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Quarante-Deux

Philippe Curval : chroniques, entretiens et articles

Gene Wolfe : Silhouettes

(Endangered species, 1989)

nouvelles de Science-Fiction à compléter avec le recueil fantastique Toutes les couleurs de l'Enfer

par ailleurs :

une Vache avec des ailes

Comme Chesterton l'a écrit quelque part : « Imaginer une vache avec des ailes, c'est en avoir rencontré une. ». De mon point de vue, pour s'approcher de cette vache en plein vol, il faut savoir enfourcher Pégase. À travers le double recueil de nouvelles, Silhouettes dans "Présence du futur" et Toutes les couleurs de l'Enfer dans "Présence du fantastique", Gene Wolfe n'hésite pas à prendre ce défi au sérieux. L'ensemble est tiré d'un seul volume paru aux USA, Endangered species, qui fait un large bilan des textes de l'auteur, de 1970 à 1988.

Des auteurs, dirais-je, car, au-delà de la vaine querelle entre Science-Fiction et Fantastique, il y a deux écrivains en Gene Wolfe, celui de la Cinquième tête de Cerbère, l'un des dix chefs-d'œuvre de ma liste romanesque, et celui du Cycle de Teur, réussite populaire, élégant tour de bonneteau entre mythologie, cape et épée, fantaisie héroïque.

Du premier, on peut dire que tous les possibles introduits dans le champ de ses fictions se conjuguent et interfèrent de manière quasi illimitée. La vérité du récit n'est ni au-delà ni en-deçà du réel ordinaire ; elle n'existe pas dans notre catalogue de références. Alors, le jeu des suppositions tisse un récit d'une infinie complexité où les interprétations objectives et subjectives du lecteur dominent alternativement jusqu'à ce que leurs valeurs s'annihilent pour laisser apparaître une forme spéculative nouvelle. Ce climat onirique où les règles de la raison sont perpétuellement transgressées préfigure ce que pourrait être une littérature quantique.

Du second, je dirais qu'il a été rattrapé par sa culture. Ce n'est pas exactement péjoratif, mais la vache a les deux pieds sur terre et patauge dans le mythe, même si elle bat encore joliment des ailes.

Il n'est pas nécessaire d'être un as du trivial pursuit pour distinguer ce qui appartient à l'un ou à l'autre dans ces recueils habilement organisés de façon thématique, sans se référer aux dates. Dans le très beau récit minimaliste, "Ibème", comme dans l'extraordinaire travail sur les marges de "Procréation", la tension cérébrale exigée du lecteur est favorable chez lui à la création de nouveaux univers mentaux. À l'inverse, dans "la Carte" ou "le Chat", fragments inédits du Cycle de Teur, Wolfe est atteint de scriptorée délirante, dangereuse maladie qui contraint l'auteur, pressé par le besoin, à évacuer ses déchets spéculatifs.

J'exagère ! Peu de textes sont à négliger dans Silhouettes. Il y a même de très jolies nouvelles de Science-Fiction classique comme "la Maison des ancêtres" ou "l'Ultime histoire à faire frémir", d'autres qui se trouveraient aussi bien dans le second recueil consacré au Fantastique, surtout "le Dieu et son homme", datée de 1980, où l'on voit poindre le moment où Wolfe va se convertir pour quelques années à une littérature plus facile.

Un péché qui ne lui est pas imputable (car notre auteur est plus qu'un superbe styliste), c'est la traduction approximative de Silhouettes. Comment peut-on, par exemple, traduire des poèmes en inventant des rimes, sans respecter la mesure ? Il faut se contenter du littéral ou bien jouer son va-tout, pas se mêler les pieds dans ses ailes. La vache !

Philippe Curval, Magazine littéraire, nº 285, février 1991

Jacques Barbéri : Guerre de rien

roman de Science-Fiction, 1990

par ailleurs :

Avec son troisième roman, Guerre de rien, Jacques Barbéri marque la pause. Certes, il ne renie en rien le talent qu'il a récemment démontré dans Narcose. Cette sereine cruauté qui le pousse à témoigner des atrocités du monde s'accompagne du même implacable raffinement. Mais, plus il vise à témoigner de la répulsion absolue que lui inspire la guerre, plus la distance s'accroît avec son projet. Ses “scènes d'horreur après la bataille” qui constituent la trame de Guerre de rien suggèrent ce qui naquit un jour de l'uniformité. Telle une suite de rêves cauchemardesques, ses tableaux d'une exposition s'enchaînent, emportant l'enthousiasme par le style et l'imagination, mais déroulant à vide leur contenu schizophrénique. Plus artiste qu'écrivain dans ce dernier roman, Barbéri abandonne le sens du travail en pleine pâte dont il témoignait jusqu'alors pour se réfugier dans le dessin à la plume et le collage. Il manque à ses gravures surréalistes, prétextes à d'audacieux développements sur le thème des mutations organiques, l'idée qui les aurait transformées en une suite romanesque, digne des térébrantes images qu'elles soulèvent dans notre inconscient. Golfe oblige.

Philippe Curval, Magazine littéraire, nº 285, février 1991