Carnet d'Ellen Herzfeld, catégorie Lectures

Becky Chambers : a Closed and common orbit

roman de Science-Fiction, 2016

Ellen Herzfeld, billet du 22 janvier 2017

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A Closed and common orbit est en quelque sorte une suite au premier roman de l'auteur, the Long way to a small, angry planet (l'Espace d'un an à l'Atalante, space opera que j'ai aussi lu et aimé). Je dis “en quelque sorte” parce que ça se passe effectivement après les événements du premier, mais les personnages sont presque tous différents et l'histoire ne s'occupe en rien du devenir du vaisseau, le Wayfarer, et de son équipage, sujet principal du premier roman. Il peut certainement se lire indépendamment mais je pense qu'il sera mieux apprécié si on connaît déjà un peu le contexte.

Donc, on est ici avec Lovelace, l'IA du vaisseau vue dans le premier roman, qui a accepté, pour être agréable aux Humains dont elle avait la garde, d'être placée dans un body kit, un “kit corporel” qui fait qu'elle peut passer pour une fille humaine si elle fait attention. L'ennui, c'est que ces kits corporels pour IA vagabondes sont strictement interdits, et être découvert implique des risques majeurs, tant pour l'IA concernée que pour ceux qui l'aident. Il faut aussi qu'elle s'habitue aux limitations de ce corps. Par exemple, son champ visuel lui paraît n'être qu'un tunnel étriqué, à côté des points de vue multiples auxquels elle avait accès avec toutes les caméras à sa disposition dans le vaisseau. S'y ajoute le désagrément considérable de ne pas être branchée, comme avant et comme cela lui est naturel, en permanence sur le réseau, d'où sa tendance à vouloir tout télécharger quand elle est connectée, mais, hélas, son espace mémoire n'étant pas infini, cela génère un dilemme et une souffrance continue. Et un autre problème majeur vient de certains protocoles fâcheux de sa programmation, qui font qu'elle ne peut pas mentir et qu'elle doit répondre, honnêtement, à toute question directe. Ce qui rend toute interaction avec des Humains qui ne connaissent pas sa véritable nature très délicate et fortement stressante.

On suit aussi, dans des chapitres alternés qui sont en fait des flashbacks, l'histoire d'une petite fille nommée Jane 23. C'est un clone créé, avec ses multiples sœurs, pour être esclave dans une usine de retraitement de déchets industriels en tout genre. L'usine est gérée par des robots, appelés Mothers, qui n'ont rien de maternel, sur une planète dont une moitié est occupée par des Humains enhanced, augmentés ou améliorés, qu'on ne voit en fait jamais mais qui vivent apparemment dans un environnement idyllique, alors que l'autre moitié est un vaste dépotoir où se trouvent les usines en question. Un accident fait que Jane 23 arrive à s'échapper et est recueillie par une IA nommée Owl qui habite un vaisseau abandonné et en ruines. Comme Jane a passé toute son enfance à vérifier et à trier, dans un but de recyclage, des morceaux plus ou moins utilisables de machines au rebut, elle deviendra, après des années d'efforts quand même, un as de la réparation mécanique et donc de celle du vaisseau.

Certes, il y a un peu d'action, des aventures, des conflits, mais pas de véritables méchants. Ils existent mais les personnages — et donc nous — ne les voient qu'à travers les résultats de leurs constructions sociales, le monde qui a créé Jane 23 et celui où être une IA qui a quitté sa “place” réglementaire expose, de fait, à la peine de mort. L'action et les aventures n'ont pas pour objectif de sauver la galaxie, ni même la planète, mais seulement de venir au secours de quelqu'un qu'on aime.

Le roman présente deux facettes principales. L'une suit le développement des personnages et de leurs relations. Celle de Jane et Owl. Jane a passé sa petite enfance dans un milieu totalement clos et froid, elle ne sait même pas qu'il existe un monde extérieur aux quelques zones de l'usine auxquelles elle a accès, elle n'a jamais mangé un aliment solide. Owl, qui n'a guère été préparée à cette tâche, va lui faire découvrir tout ça, petit à petit, et lui donner l'espoir d'avoir un jour une autre vie. Celle que Lovelace, devenue Sidra, va nouer avec Pepper (et son ami Blue) qui l'héberge et la protège, mais aussi avec un Aeluon, Tak, membre d'une des multiples espèces différentes qui vivent ensemble dans cette société. L'autre facette, tout aussi importante, sinon plus, nous amène à vivre, de l'intérieur, l'évolution de Sidra, être sensible indiscutablement “consciente” au sens d'avoir une conscience de soi, qui part du confort d'une vie programmée dans un milieu qui correspond à cette programmation, à celle d'une personne libre qui doit, sans cesse, s'adapter à son entourage et à son propre état. Et si les personnages principaux estiment que les IA, même les plus primitives, méritent respect et considération, ce n'est manifestement pas le cas de tout le monde dans leur société. Pas plus que dans la nôtre d'ailleurs : il suffit de voir comment sont traités les animaux, même par les humains qui se disent “éclairés”.

Il est vrai que les meilleurs textes de SF, disons ceux que je trouve les meilleurs, permettent au lecteur d'entrer dans la tête d'un “autre”, souvent un extraterrestre ou un robot. Ici, c'est une IA et l'auteur y arrive de façon extraordinairement convaincante et touchante. La question n'est pas, comme la pose habituellement, de manière réduite et limitée, la littérature ordinaire, Qu'est-ce qu'être humain ?, mais plutôt, avec une approche plus vaste (et plus intéressante), Qu'est-ce qu'être une entité consciente, pas nécessairement humaine ?

Comme dans son premier roman, l'auteur explore les questions de l'amitié, de la famille, de l'acceptation des qualités et des défauts de chacun, par les autres mais aussi par soi-même. Tout ça, dans une ambiance parfois tendue, mais sans recourir à des scènes de violence parfaitement inutiles, sans mélodrame dégoulinant, avec souvent de l'humour, et par-ci par-là une phrase en passant qui pourrait prêter à une longue réflexion.

Voici donc un roman très attachant et réussi, encore plus que le premier, dont les personnages prennent vie et restent dans la mémoire longtemps après avoir tourné la dernière page. Heureusement, son succès, mérité, incite Becky Chambers à poursuivre son exploration de ce monde qu'elle a créé. Pour le plus grand bonheur de la lectrice que je suis.

Ellen Herzfeld → dimanche 22 janvier 2017, 7:29, catégorie Lectures

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