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Quarante-Deux

Keep Watching the Skies! : comptes rendus de lecture

Luca Masali : les Biplans de D'Annunzio

(i Biplani di D'Annunzio, 1996)

roman de Science-Fiction

chronique par Pascal J. Thomas

par ailleurs :

Nous sommes en 1921. Les révolutions de 1917 et 1918 ont fait naître une Russie bolchévique et transformé en “Démocraties centrales” des Empires Centraux redessinés et repris en main par l'Allemagne, après l'abdication de Guillaume II au profit de Max de Bade.(1) Mais la Grande Guerre continue, et tourne à l'avantage de l'Allemagne et de l'Autriche-Hongrie. Cette dernière est renforcée par l'adhésion volontaire de ses peuples multiples, désormais respectés et dotés de représentations propres au parlement.

Monde parallèle ? Pas exactement. “Chronoligne” dérivée, créée à partir de l'Histoire d'origine (la nôtre) par les manipulateurs démoniaques d'une agence de voyages temporels, la Belle Époque,(2) au service d'un complot qui vise à… mais il vaut mieux que je vous le laisse découvrir. Deux employés de la Belle Époque, révoltés par les actes de leur patron, décident de remettre de l'ordre dans l'Histoire, et s'assurent dans ce but les services d'aviateurs italiens de la chronoligne dérivée, qui vont du même coup rendre service à leur pays mis à mal par l'armée autrichienne.

Ce beau sujet est un peu gâché par le traitement “roman d'aventures” qui lui est appliqué. Question écriture, Masali retombe souvent sur les mêmes expressions verbales (que de fois renverser ou s'en tirer…). Si l'on tient à l'esprit que le prix Urania, décerné à ce livre en 1995 comme à Valerio Evangelisti peu avant, est destiné à découvrir de nouveaux talents, on peut espérer que ces scories d'écriture disparaîtront à l'usage. Plus lassantes sont les amoureuses descriptions de machines volantes et de manœuvres aériennes, à moins d'être passionné d'aviation. Je viens de lire Voyage de Stephen Baxter,(3) dont la technicité dans la description du programme spatial américain me fit évoquer les mânes de Jean-Michel Charlier. Eh bien… au risque de me répéter, depuis vingt ans que je ne lis plus du Buck Danny, j'ai autant perdu ma patience pour les profils d'aile en toile et les atterrissages sur l'herbe que pour les boosters et les rentrées dans l'atmosphère ! Disons seulement que le livre joue la carte du “futur arrivé plus tôt”,(4) avec des bombardiers géants et des attaques de parachutistes imaginés avec la technologie aéronautique de la Première Guerre.

Bref, dans la tradition du roman d'aventures, beaucoup de combats aériens, des poursuites et des déguisements, des méchants bien affreux (Serbes nostalgiques du communisme,(5) avec en vedette un gaillard surnommé “le Boucher de Srebrenica”), et une résolution arrachée à la force des ailes et des fusils dans les dernières pages du livre. En fait, la fin du livre est totalement escamotée, un changement historique majeur réduit à quelques échauffourées. On veut nous faire croire que les bonnes infos passées à un journaliste internet suffiront à… mais il serait agréable de voir comment ! S'impose avec une force inquiétante l'image de l'auteur populaire arrivé à la fin de son contingent de pages, et pressé de conclure…

Je relève aussi dans le roman une petite poignée d'invraisemblances ou d'incohérences (en fin de parcours, les questions d'atterrissage forcé sont traitées bien plus négligemment qu'au début ; je n'arrive pas à croire aux dialogues placés dans la bouche des secrétaires ou des vigiles du xxie siècle lors du congrès de tourisme temporel…). Enfin, autre tic du roman d'aventures, les tragédies potentielles sont effacées au profit de l'effet dramatique. Ce qui ne va pas sans une certaine sensiblerie — ainsi, on consomme une belle quantité d'aviateurs abattus ; on vit même une attaque suicide menée par deux as qui volent vers la mort le sourire aux lèvres, ou presque. Mais quand les deux héros doivent se débarrasser d'un molosse qui les aurait mis en pièces, ils prennent grand soin de le maîtriser sans l'étrangler.

Plus gênant pour l'amateur de SF que je suis, le livre ne consacre guère de temps à la théorie assez particulière du voyage dans le temps mise au point par son auteur — pour les besoins de la cause, certes, mais une partie du plaisir serait de nous faire croire que non ! On ne peut voyager dans le temps qu'en arrière — sauf pour les voyages “de retour” vers une station déjà établie —, et par sauts quantiques d'un siècle environ. Ce qui permet un déroulement parallèle de l'action entre 1921 et 2021, sans aucun des jeux paradoxaux offerts de coutume par le voyage temporel — dommage ! Quand se produisent des changements dans l'Histoire — on est censé supposer qu'il faut pour cela faire des efforts importants —, un monde divergent est créé, à côté de l'Histoire que nous connaissons, et cela n'altère pas le présent de départ des voyageurs qui ont modifié le cours des choses. Par contre, si ce monde divergent se développe trop, il peut remplacer l'Histoire qui lui a donné naissance. Les univers parallèles n'existent pas préalablement, et tout se passe comme si l'existence simultanée de deux univers était instable, devait au bout d'un moment — combien ? ce n'est pas dit — s'effondrer au profit d'une des deux chronolignes. Ce qui explique l'intérêt que, à terme, les voyageurs du futur peuvent éprouver à modifier l'Histoire. Le livre n'explique pas trop non plus pourquoi les voyages vers le passé vont toujours arriver vers la chronoligne modifiée. Je reste un peu sur ma faim…

Mais reconnaissons que l'arrière-plan historique du livre est original : Italie du Nord, et surtout une Autriche-Hongrie vue très positivement (surtout en comparaison avec les guerres balkaniques qui ont pu suivre). Ce fond est bien servi par des protagonistes intéressants, à la frontière entre deux nations. La figure qui se détache, et qu'on aurait aimé découvrir un peu plus en profondeur, est celle de Matteo Campini, aviateur italophone originaire de Trieste, qui reste toujours fidèle à la monarchie dont il est le sujet. Même quand il lutte contre les projets de modification de l'Histoire — il le fait pour la paix, et pas pour l'Italie, dont il ne veut pas qu'elle annexe sa ville. C'est autour de Matteo aussi que s'esquisse un brin de tragédie et de sentiment — cela reste à l'état d'esquisse. Ne nous plaignons donc pas trop : on ne s'ennuie pas dans ce livre ; on en espérera de plus aboutis de la part de Masali.


  1. C'est Éric Vial qui me fait remarquer que, de même qu'on a francisé en “Guillaume” les Wilhelm, on appelle “de Bade” en France celui qu'Allemands et Italiens connaissent sous le nom de Von Baden. Nom adopté également, me signale Éric, par la traduction française, sans doute par ignorance…
  2. En français dans le texte.
  3. Vous pourrez lire ma chronique dans Bifrost (publicité gratuite).
  4. Pour reprendre la formule popularisée par Daniel Riche à propos du steampunk. Voir ailleurs dans ce numéro la chronique de l'anthologie Futurs antérieurs.
  5. Pour être précis, disons que l'auteur baptise leur groupuscule “Parti Nationaliste de la Grande Serbie”.