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Quarante-Deux

Keep Watching the Skies! : comptes rendus de lecture

Gregory Benford : l'Ogre de l'espace

(Eater, 2000)

roman de Science-Fiction

chronique par Pascal J. Thomas

par ailleurs :

Comme beaucoup de romans de Benford, celui-ci met en scène l'arrivée dans un monde apparemment familier d'un objet extraordinaire, dont l'influence déformera la vie de tous les personnages qui croisent son chemin — comme un trou noir déforme l'espace autour de lui. Voir les exemples précédents : la Sphère, Artifact, Contre l'infini. Quand une nouvelle source de rayons gamma se manifeste de façon inattendue, et défie tous les modèles précédemment étudiés, les astronomes doivent se rendre à l'évidence : la source est en fait dans le voisinage du système solaire, et elle s'approche à grands pas. Et, oui, cette fois-ci, il s'agit bien d'un trou noir, littéralement — du moins pour son support physique.

Le roman n'abat ses cartes que progressivement, et les intelligences magnétiques qui vivent dans le halo du trou noir, si elles peuvent figurer au nombre des belles trouvailles science-fictives de Benford, ne sont jamais explorées en détail. Les affaires humaines, la politique mondiale, occupent sans cesse l'avant-scène. En un sens, un Paysage du temps (1980), la Sphère (1998) et l'Ogre de l'espace forment une trilogie thématique, qu'on pourrait surtitrer la Science aux périls du pouvoir. Tous présentent la vie des scientifiques du point de vue d'un scientifique : l'émerveillement devant le sujet étudié cède le pas aux impitoyables — et parfois mesquines — rivalités entre membres d'un même milieu.

L'Ogre de l'espace élargit le propos : au moins un de ses personnages, le Britannique Kingsley, a appris à manipuler media et influence politique — y a-t-il vraiment une frontière entre les deux de nos jours ? —, jusqu'aux États-Unis, le seul théâtre d'opérations qui compte au niveau mondial. Son homologue américain, Benjamin, compte précisément au nombre de ces chercheurs qui ont su gagner la lutte pour le pouvoir au sein de leur propre profession — aux dépens, éventuellement, de la partie proprement scientifique de leur activité : il leur faut alors exploiter le travail de leurs subordonnés, ce que la position de pouvoir qu'ils ont acquise leur permet —, mais il se trouve projeté hors de son élément lorsqu'apparaît la vraie dimension de la menace représentée par l'Ogre, qui doit être traitée par les leaders de la planète entière.

Avec l'Ogre, Benford réussit le tour de force d'une présentation crédible et contemporaine de ce vieux cliché de la SF qu'est l'envahisseur extraterrestre d'une irréductible hostilité, décidé à détruire l'Humanité. Quoique. Plus profondément, l'Ogre est l'Adversaire, et, comme le Diable des contes traditionnels, il propose aux Humains un marché (la copie informatique dans ses champs magnétiques de cent mille individus triés sur le volet, qui devront mourir affreusement au passage, avant la destruction de la planète), qui me rappelle fortement ces pactes qu'on paye de son âme.

Mais, comme je le disais, le roman colle toujours au point de vue humain, et l'élément le plus original du triangle des protagonistes est Channing, épouse de Benjamin et ancienne amante de Kingsley. Scientifique elle-même, elle apporte certaines des trouvailles décisives sur la nature de l'Ogre au début de l'étude de l'objet. Mais, atteinte d'un cancer, elle est professionnellement mise sur la touche, tandis que son sort personnel apporte au roman une touche de prédestination tragique, registre rarement exploité en SF.(1) Reconnaissons que Benford recule en l'occurrence devant ce franchissement des frontières de la SF, et recourt finalement au technological fix — d'une façon qu'il serait déloyal de vous révéler ici : l'Ogre de l'espace est un livre à lire !

L'Ogre de l'espace est le meilleur roman de Benford depuis au moins une décennie — et une décennie marquée par plusieurs très bons livres de sa plume, comme la Sphère (qui souffre, comparé à l'Ogre de l'espace, de la relative étroitesse de son sujet) ou la série du Centre galactique (qui, au contraire, a fini par être victime de sa démesure galactique et de la déshumanisation de ses personnages, tout en restant une création mémorable de la SF d'aujourd'hui). On peut reprocher à Benford un certain cynisme, on peut être profondément irrité par les choix politiques affichés. On peut être occasionnellement agacé par ses maniérismes d'écriture (comme son emploi du cas possessif suivi d'un groupe adjectif + nom, avec en général un choix de vocabulaire abstrait, voire grandiloquent). Mais je connais peu d'écrivains de SF capables de mettre un style reconnaissable et recherché au service de leur connaissance profonde de la science et de la politique et des rapports humains. Ce livre, donc, est incontournable.


  1. Quoique le Canadien Robert J. Sawyer semble avoir élevé la maladie incurable du protagoniste au rang de procédé dans son œuvre — au moins pour les deux romans que j'ai lus cet été, Mutations et Calculating God.