KWS : comptes rendus de lecture sur la Science-Fiction

Lisa Goldstein : Dark cities underground

roman fantastique inédit en français, 1999

chronique par Pascal J. Thomas, 2001

par ailleurs :
 

Ruth Berry est journaliste indépendante, ou écrivain documentaire si vous préférez. Elle vit seule avec sa fille Gilly, et tire le diable par la queue. Quand la chance lui est offerte de rédiger un livre sur les aventures de Jeremy, énorme succès de la littérature pour enfants qui remonte aux années 50, elle saute sur l'occasion. Malgré les embûches que vont mettre sur son chemin autant l'auteur de la série, E.A. Jones, qui vit désormais en recluse, que son fils Jerry (de son nom complet Jeremy Jerome Gerontius Jones), qui n'aime ni revenir sur une époque révolue pour lui, ni que l'on suggère que les récits de sa mère aient été basés sur sa personnalité d'enfant.

Comme on s'en doute, les récits fantastiques pour la jeunesse d'E.A. Jones racontaient en fait les aventures bien réelles de Jeremy dans un univers souterrain peuplé de montres mythologiques et de forces redoutables pour les adultes, mais domptables par les enfants. Et l'entrée du Royaume souterrain se dissimule dans les galeries des métros du monde, adoptés au xixe siècle comme refuge par des forces infiniment plus anciennes.

Si je vous dis que le roman nous entraîne dans des profondeurs insoupçonnées de l'underground londonien, et qu'on y trouvera — vue la couverture chez Tor, cela ne pourra pas vous gâcher la surprise — des divinités du panthéon égyptien, vous vous écrierez : « Tim Powers ! Anubis ! ». Vous n'aurez pas entièrement tort. Mais n'ajoutez pas « steampunk ! », au risque du contresens : si les grands métros du monde ont été construits entre 1850 et 1900, et si le livre fait référence à cette époque, Goldstein n'a pas l'air de manifester la fascination pour les Victoriens qui a acquis une telle vogue en SF et en Fantastique depuis quelques années.

La quatrième de couverture du livre, qui cite une critique de Charles de Lint dans the Magazine of fantasy and science fiction, affirme effectivement sans honte l'influence de Tim Powers et de James P. Blaylock, en compagnie de celle de Jonathan Carroll (le Pays du fou rire) et de quelques autres. Sans compter les multiples références parsemées dans le texte.

Il est des auteurs à la voix personnelle instantanément reconnaissable, au style délibérément idiosyncratique, qui servent de référence, et qui peuvent aussi finir par réécrire toute leur vie des versions du même livre. Au contraire, Lisa Goldstein, timide au plan personnel — pour autant que je m'en souvienne —, sans fanfare en tant qu'écrivain, adopte une approche discrète. Elle a produit jusqu'à présent des livres très différents les uns des autres, de la SF à la Fantasy avec un point d'équilibre dans le Fantastique, qui savent emprunter ambiances et procédés à droite et à gauche. Mais sans jamais me décevoir.

Dark cities underground accumule les citations dans le domaine de la littérature fantastique enfantine. Avec Peter Pan pour modèle de base : l'enfance détient la clé d'une foule de secrets qui deviennent inaccessibles aux adultes une fois qu'ils se laissent vieillir et oublient le chemin du monde surnaturel. L'idée est devenue banale mais est déclinée ici avec talent et culture, avec de fréquentes allusions à des classiques du Fantastique pour la jeunesse comme Alice au pays des merveilles ou Bilbo le Hobbit. Et en même temps que la mythologie égyptienne, intervient l'idée des archétypes qui s'imposent aux simples humains, comme dans la Forêt des mythimages de Robert Holdstock, et celle — corrélée — de la force que les êtres surnaturels tirent de la croyance des peuples — comme dans Malpertuis de Jean Ray, par exemple. Pour croire à la magie, on n'en reconnaît pas moins le pouvoir croissant de la technologie, et le personnage de Sneath, avec son projet mégalomane de domination d'un monde réduit à un vaste algorithme, peut incarner une caricature à la fois de l'inspiration et des clichés d'intrigue de la SF.

Pour emprunter une phrase à John Crowley — que je cite de mémoire, mes excuses par avance —, ce livre est « plus qu'un autre, un livre nourri de livres ». Un livre d'écrivain, donc, sans en avoir l'air ; un livre qui, puis-je subodorer, se permet quelques piques à l'égard de J.K. Rowling : E.A. Jones, comme elle, se fait connaître par ses initiales, comme elle a élevé seule son fils, et comme elle, le succès venu, dissimule sa vie aux regards des journalistes.

Le plaisir que je tire des livres de Goldstein est parfois difficile à expliquer ; il doit tenir en bonne part à ses personnages, qui révèlent leurs qualités au cours du récit. À l'image finalement du style de Goldstein, transparent en apparence, mais qui ne me lasse jamais. Les protagonistes de Dark cities underground sont des gens ordinaires — rien à voir avec ceux de Jonathan Carroll ! — ; leurs noms mêmes l'expriment, Jones, Berry, Kendall. Des gens courageux, comme Ruth qui élève seule sa petite fille — comme E.A. Jones l'avait fait avec son fils Jeremy. Le parallèle s'arrête là ; E.A. Jones a réussi à se couper entièrement de son fils et de son mari, et finit sa vie névrosée et recluse. Quant aux mauvais de l'affaire, ils donnent aussi leur point de vue, et dans un cas (celui de Sarah Kendall), nous pouvons même en prendre pitié plutôt que les détester. Sarah est avocate, profession prédestinée à la fourberie si l'on en croit l'impressionnant corpus contemporain de lawyer jokes. Curieusement, son mari exerce la profession de charpentier. Lisant un livre qui pétrit allégrement les éléments mythiques, je ne peux m'empêcher d'évoquer celle dont la tradition catholique fait souvent l'avocate des pécheurs, la Vierge Marie. Mère d'un Christ qui présente tant de parallèles avec Osiris — dont le mythe joue un rôle central dans le roman. C'est sans doute tirer le texte par les cheveux, cette source mythique-là n'étant pas de celles auxquelles Goldstein puise souvent. Quoique, remarquez, le panthéon égyptien non plus ! L'interprétation est incertaine ; le fait que le texte permette d'en échafauder, fussent-elles tirées par les cheveux, témoigne de sa richesse. Lisez donc. Vous n'aurez pas à le regretter.

Pascal J. Thomas → Keep Watching the Skies!, nº 39, juin 2001

Commentaires

Ajouter un commentaire

Les commentaires sont publiés après validation par Quarante-Deux.