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Vous êtes ici : Quarante-Deux KWS Sommaire du nº 52 Bibliothèque de l'entre-mondes

Keep Watching the Skies! nº 52, novembre 2005

Francis Berthelot : Bibliothèque de l'entre-mondes : les transfictions

guide de lecture

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chronique par Éric Vial

Avant un rappel à l'ordre un peu inquiet de Pascal J. Thomas, en qualité de rédacteurenchef vigilant, ce compte rendu commençait par une digression flagrante. Un mea culpa lié à un papier antérieur. Censé par ailleurs justifier des circonlocutions, des tergiversations et des potogyrations et en tout cas les annonçant. Il y était question du fait qu'on ne se méfie jamais assez. Qu'on a tapé dans KWS sur un traducteur1, par ailleurs auteur, critique, ex-directeur de collection — on aura peut-être reconnu Bernard Blanc. Qu'on a tapé dessus pour ce qu'il fut, pour de vieilles querelles et de vieilles irritations remontant à la fin des années 1970, ce qui ne rajeunit personne. Qu'ensuite, on le croise dans un festival, sans le reconnaître tout de suite. Que quelqu'un qui voyage avec Michelle Charrier ne peut être que sympathique. Qu'il l'est effectivement. Ou qu'il l'est devenu. Ou qu'il l'était déjà mais on ne l'avait pas compris. Mais qu'ensuite, KWS a été mis en ligne par les bons soins de Quarante-Deux. Qu'il se peut qu'il ait lu le persiflage et n'ait pas apprécié. Que c'est comme ça. Qu'on rate parfois une bonne occasion de ne pas écrire. Et qu'on ne se méfie jamais assez de ce qu'on écrit.

Tout ça, qui vous a été infligé malgré mes dénégations, mes promesses de rectification et toute cette sorte de choses. Ce qui rend encore plus criante la difficulté de commencer à parler de l'ouvrage de Francis Berthelot. Non pas parce qu'on n'a plus aperçu l'auteur depuis quelques lustres et qu'on craint d'être injuste, mais parce qu'on le croise de temps en temps dans un festival, et qu'il est éminemment appréciable. Aussi bien en tant qu'individu que pour ce qu'il écrit. Et qu'on ne voudrait pas le froisser. Et qu'on craint d'être injuste. D'autant que j'ai souvenir de l'avoir déjà été, violemment, dans un fanzine alors dirigé par Francis Valéry, à la sortie du premier roman de Francis Berthelot, la Lune noire d'Orion. Donc je me méfie. Je tourne en rond. Autour du pot. Je parle d'autre chose, comme les moins perspicaces l'auront remarqué. Par peur. Par lâcheté, disons-le.

Problème : quand on commence comme ça, on risque de donner l'impression que le livre dont on voudrait parler sans avoir à en parler est mauvais. Nul. Épouvantable. Ce n'est pourtant pas le cas. Pas du tout. Mais j'ai des réserves, et trouve que le livre, qui mérite intérêt, lecture et achat, pâtit aussi de quelques défauts. Qui n'en altèrent pas le principe. Mais qui peuvent énerver. D'autant qu'ils se concentrent dans les débuts. Et que c'est dommage.

Quand on continue comme ça, c'est le lecteur qui est en droit de commencer à s'énerver. À commencer par ce premier et éventuellement dernier lecteur qu'est le rédacteurenchef. En droit de demander de quoi il s'agit. D'exiger de le savoir. Face à une manœuvre de rotation circumpotale caractérisée.

Eh bien… Comme pour les précédents guides parus dans la même collection2, il s'agit, après une présentation, d'une série de fiches, quelque cent, qui en une page et demie et deux pages, grosso modo, présentent un livre. Les présentations sont franchement bien faites, et surtout, le choix est un feu d'artifice. Jugement personnel. Fondé sur ce que j'ai cru comprendre du propos du volume : donner à lire des volumes supposés relever de la littérature générale aux amateurs de S.-F. et de genres annexes ou connexes, et des livres bien choisis relevant d'iceux genres à ceux qui ne jurent que par la littérature légitime. Avec cette précision explicite : le choix est subjectif, il peut y avoir des oublis inexpliqués, il y en a sans doute, il ne peut pas ne pas y en avoir, et il pourrait y avoir des fiches dont la présence même est incompréhensible — mais là, le conditionnel s'impose : en pratique, il n'y en a pas. Ou presque.

Dans cette sélection, on trouve des classiques ou des auteurs dont la “légitimité” est évidente. Beckett, Karen Blixen, Borges, Boulgakov, Burroughs, Buzzati, Calvino, Cortazar, Garcia Marquez, Gombrowicz, Gracq, Hesse, Jouve, Junger, Kafka ou Kadaré etc. etc. etc. Quoiqu'on puisse ajouter Orwell, Quenenau, Robbe-Grillet ou Supervielle. Ou encore Virginia Woolf. Et Yourcenar. Ou Paul Auster, ou Thomas Pynchon. Et Vian pendant qu'on y est. Ou Alfred Kubin, même s'il est nettement moins connu de notre côté du Rhin. Des œuvres ou des auteurs qui passent à tort pour relever de la littérature enfantine, ou presque, et que Berthelot invite à relire, c'est-à-dire à lire d'un autre œil, même si les ans ont malheureusement affligé ledit œil d'une solide presbytie. D'où Alain-Fournier, Marcel Aymé, Henri Bosco, André Dhôtel, Saint-Exupéry pour le Petit prince. Et puis des auteurs qui seront clairement repérés ici comme relevant des classiques de la S.-F. — même si ce qu'ils écrivent et ce qui en est sélectionné n'en est pas toujours exactement — comme Bradbury, Disch, Keyes (des Fleurs pour Algernon !!!), Priest, Moorckock, Shepard, Sturgeon, Silverberg et Vonnegut, plus Dick bien entendu, ou d'une S.-F. moins classique ou moins “grand public” souvent tout simplement parce que plus récente (Iain M. Banks, Jacques Barberi, Jonathan Carroll, Fabrice Colin, Andreas Eschbach, Emmanuel Jouanne, plus le groupe Limite — et Volodine, même si ses éditeurs actuels n'aiment guère qu'il soit classé en cette compagnie) ou encore des genres circumvoisins de diverses générations comme Stephen King (Pour Carrie, à cause de la structure particulière du livre), Lovecraft, Gustav Meyrink, Gene Wolfe ou Brussolo. Ou des auteurs de S.-F. repérés pour des ouvrages en marge ou très en marge du genre, comme Ballard pour Crash ou Curval pour la Forteresse de coton. Et encore, et c'est sans doute le plus intéressant parce que c'est là que bien des lecteurs feront le plus de découvertes, des textes récents, ou relativement tels, parfois replacés dans l'actualité comme la Moustache d'Emmanuel Carrère, ou naguère Fight club de Chuck Palahniuk, ou moins médiatisés — ce qui ne veut pas dire confidentiels —, qu'ils soient dus à Jean-Claude Bologne, Georges-Olivier Châteaureynaud, François Coupry, Mark Danielewski, Jean-Christophe Duchon-Doris, Jean-Baptiste Évette, Éric Faye, Pierrette Fleutiaux, Sylvie Germain, Alasdair Gray, Hubert Haddad, Sylvain Jouty, Jean Lévi, Haruki Murakami, Arto Paasilinna, Marc Petit, Radoslav Patkovic, José Carlos Somoza, Frédérick Tristan. Et Thich Nhat Hanh. Petit test qui justifie le recopiage de cette longue liste : vous, vous les connaissiez tous ? non ? bonne occasion de les découvrir… Et on pourrait ajouter quelques auteurs dont les œuvres remontent aux années 1940 et qui sans doute moins connus qu'André Pieyre de Mandiargues : Marcel Béalu, Johan Daisne ou Michel de Ghelderode, ou qui sont antérieurs, comme Léo Perutz, Bruno Schukt ou le premier prix Goncourt, John-Antoine Nau, ou pourraient faire la jonction entre ceux-ci et les textes et la liste d'auteurs “récents”, André Hardellet3, Robert Pinget, Arno Schmidt, Tarjei Nesaas ou Frerenc Karinthy. J'ai dû oublier de citer Martin Amis, Federico Andahazi ou Tommaso Pincio.

La liste, même retriturée ici, est impressionnante. Et les fiches sont assez longues et précises pour donner envie de lire, tout en étant assez brèves pour ne pas dispenser de la dite lecture, ni gâcher le plaisir de la découverte. Que voulez-vous de mieux ???

Bon, bien entendu, après ça, il va falloir expliquer les circonlocutions initiales. Les réserves. Les inquiétudes. Les défauts. Ce qu'on souhaiterait ne pas lire — surtout pour un ouvrage par ailleurs éminemment recommandable. D'abord, de ces petites approximations, scories ou répétitions qui donnent l'impression que certains passages ont été rédigés un peu vite. On peut se demander en quoi le voyage dans le temps est « abordé au départ [c'est-à-dire chez Wells] de manière scientifique » (page 23) ou s'étonner de relire à quelques pages d'intervalle (54 et 88) à peu près les mêmes choses sur Feu pâle de Nabokov avant de les retrouver dans la fiche (p. 255). L'historien peut aussi tiquer en lisant (p. 65) que le Petit prince a été écrit « en pleine occupation » ce qui n'est pas formellement faux, mais Saint-Ex était aux États-Unis, puis en Afrique pour se battre sans doute pas contre la dictature pétaineuse, encore moins pour De Gaulle, mais très certainement contre l'Allemagne nazie — dans la même page, il aurait été possible d'ajouter les deux mots et le changement de temps aurait pu justifier le fait de citer un roman d'Henri Bosco explicitement daté de 1938 dans un développement correspondant aux productions de la seconde guerre mondiale et de ses lendemains immédiats. L'usage du mot "totalitaire" est également discutable, d'abord lorsqu'on fait refléter ces régimes par le Procès de Kafka en 1925, un peu tôt pour que la machine broyeuse soit perçue ou simplement rodée — peut-être peut-on invoquer une prémonition — et alors que ce qui peut être perçu relève d'une violence bien plus sommaire ; ensuite quand il s'agit page 38 de l'Automne du patriarche, où il s'agit plutôt de dictature sud-américaine “traditionnelle”, confusion en gros rectifiée page 130 au prix d'une redite, avant page 301, à propos de Volodine cette fois, une formule quelque peu maladroite, « les excès des régimes totalitaires ». On pourrait ajouter d'autres choses encore, comme les cafouillages autour des mythes religieux ou non, une formulation page 35 laissant entendre que ceux de l'Atlantide ou du labyrinthe, cités à la page précédente, sont religieux, avant un passage sur les momies qui en tant que conséquence de croyances ou de mythes renvoient bien au religieux, mais en tant que mythe elles-mêmes, mythe fortement relayé par le cinéma d'horreur, n'en relèvent pas vraiment, ou vraiment pas.

Ce sont des cafouillages bénins. Mais qui étonnent lorsqu'on les confronte à l'intérêt des choix effectués, à l'ambition du volume — qui n'implique pas une complexité particulière, bien au contraire, mais renvoie à ce type de simplicité qui ne s'obtient que par la minutie — et aux qualités bien connues de Francis Berthelot, tant comme écrivain que comme théoricien. Des cafouillages qui ne sauraient s'expliquer par un bâclage général, lequel se ressentirait dans les fiches consacrées aux volumes, alors que tout ou presque se concentre dans la présentation. Cel pourrait laisser penser que c'est la dite présentation qui pose problème, c'est-à-dire qui a posé problème même à Francis Berthelot.

Mettons les pieds dans le plat. Peut-être le sujet même du livre, qui permet ce panorama passionnant, qui donne envie de lire, de découvrir, qui justifie donc totalement le volume… peut-être ce sujet même n'existe-t-il pas. Peut-être a-t-on affaire à quelque chose qui ressemble en fait à une mini-bibliothèque idéale. Concoctée avec goût et intelligence. Comme il est d'ailleurs tout à fait normal venant de l'auteur. Des livres que l'on peut aimer ou ne pas aimer, à titre personnel, mais qui sont effectivement remarquables. Et qui sont effectivement dans un entre-monde, de part et d'autre de la frontière arbitraire réputée séparer la littérature générale et les littératures de genre. En gros, de la S.-F. (ou du Fantastique, ou etc., etc.) supposée intéresser ceux qui ne jurent que par la culture légitime, et des ouvrages supposés littéraires dont il serait dommage qu'ils soient ignorés des amateurs de S.-F. (ou de Fantastique, ou etc., etc.). Ce qui est un programme intéressant. Mais peu vendeur s'il faut se positionner au niveau du concept, comme on dit vulgairement. D'où des acrobaties autour de l'étiquette de “transfictions” qui par glissement doit coïncider avec l'idée de transgression. Transgression du réalisme côté littérature générale, transgression des canons de tel ou tel genre côté S.-F. (ou, ou, ou…). Sauf qu'il est assez benoîtement expliqué qu'il y avait transgression en 1948 quand Orwell envoyait son lecteur en 1984 : à ce compte, quelques lots d'anticipations antérieures pourraient être pris en compte, au moins depuis Jean-Sébastien Mercier. Sauf qu'à partir de la page 43 on peut se dire que l'injection d'un thème lié aux arts, à la production artistique, dans la S.-F., suffit à faire une “transfiction”. Et un peu plus loin, que peut avoir le même effet un travail sur le langage comme celui de Keyes dans des Fleurs pour Algernon, d'où peut-être l'affirmation selon laquelle Jean-Claude Albert-Weil, avec Sont les oiseaux… rebaptisé Europia, aurait après Dick « transformé […] avec brio » l'idée d'une victoire de l'Allemagne hitlérienne dans la seconde guerre mondiale — le brio très réel de l'ouvrage tenant dans l'invention d'une langue française uchronique, influencée par les structures allemandes… on supposera que quand il est écrit que cela « donne à l'utopie un nouveau souffle » il s'agit d'un lapsus, ou d'une initiative intempestive d'un correcteur dont le vocabulaire ne comporte pas le mot "uchronie", tant il y a peu de rapports entre une Europe post-nazie, même sexuellement libérée, et ce qu'on a coutume de placer dans le sillage de Thomas More. Pour ne pas parler de la médiocrité moite de Franchoupia, réceptacle de remâchages et de récriminations d'enfants de Pétain. Il y aurait aussi fiction transgressive lorsqu'on s'attaque à la nature physique du temps, aussi bien comme Michel Jeury avec la chronolyse dans le Temps incertain que comme Marcel Aymé imaginant sur le modèle des restrictions de la guerre un contingentement de l'existence, des heures vécues dans une des nouvelles parues en 1943 dans le Passe-muraille. Si on ajoute les trangressions des lois physiques et quelques autres broutilles, on est en droit de craindre que cela fasse un stock considérable de textes intégrables au corpus.

Tout ça parce qu'il fallait faire semblant de justifier par des concepts une sélection d'ailleurs remarquable ? Peut-être bien. Ce n'est même pas dommage : le guide de Francis Berthelot apporte assez pour que cela n'ait absolument aucune importance. Il propose des découvertes, des bonheurs de lecture. Ca suffit bien pour espérer qu'il sera acheté et lu par le plus de monde possible. Le reste… tant pis pour le reste.

Notes

  1. À propos du livre Destins de guerre, de Stephen Coonts — NdlR, qui entend montrer qu'elle lit aussi les articles de ses collaborateurs.
  2. Sur la Science-Fiction par Francis Valéry, sur le Fantastique, par Patrick Marcel, et sur le Merveilleux par André François Ruaud — NdlR.
  3. Voir chronique d'une étude sur son œuvre signée Françoise Demougin — NdlR.