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Vous êtes ici : Quarante-Deux KWS Sommaire du nº 62-63 Espaces insécables

Keep Watching the Skies! nº 62-63, juillet 2009

Sylvie Lainé : Espaces insécables

nouvelles de Science-Fiction

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chronique par Pascal J. Thomas

Le premier recueil de Sylvie Lainé, le Miroir aux éperluettes (même éditeur, même collection, paru un an auparavant) avait un thème sous-jacent, celui de la rencontre, et j'avais été assez bouché pour ne pas m'en rendre compte. Dans celui-ci, le thème est… eurêka, la séparation ! Mais au cas où j'aurais encore été trop myope pour le discerner, la préface de Catherine Dufour se charge de l'expliquer — et bien d'autres choses finement vues. Plus besoin d'avoir des critiques : avec une telle préface, brève mais pénétrante, l'œuvre est pourvue de son manuel d'utilisation.

Faudrait pas que ça vous gâche le plaisir, quand même ! Comme le livre est court, je vous conseille de le lire deux fois : un coup avant la préface, un coup après. Vous ne le regretterez pas. Parce que ce serait trop dommage de passer moins de temps dans les livres courts et bons que dans ceux qui sont longs et ennuyeux (ne citons pas de nom). Parce qu'il y a dans cet opuscule de quoi vous émerveiller, vous émouvoir, et vous dérider. Parce qu'il y a, comme le titre l'annonce en demi-teinte, de l'espace, et bourré de vaisseaux (ça finissait par me manquer, en S.-F.), et parce que ces espaces sont insécables, qu'ils unissent autant qu'ils séparent, et que finalement ces histoires cherchent toutes à adoucir, voire à retourner, les séparations qu'elles mettent en scène.

Qu'une séparation se produise, ce n'est même pas évident dans "Partenaires", éclat de cocasserie logé au cœur du recueil. Des cerveaux humains réduits à l'état d'ordinateur de bord d'un vaisseau spatial extraterrestre, voilà qui de coutume appelle un traitement tragique. Pas du tout ici, où les humains font figure d'irréductibles Gaulois (les Français disent maintenant :« exception culturelle », je crois). Et de quelle séparation serait-il question ? Le préciser déflorerait le texte, mais un des poèmes produits par la machine suggère dès le départ l'échec d'une union, ou son avortement (p. 52) :

Sous l'appétit fugace qui demain vous alarme
J'attends en vain le tien qui du mien se réclame

Ces fragments littéraires gratuits à la beauté peut-être accidentelle — en matière de poésie française, je ne saurais dire — ont l'essentielle qualité qu'on peut leur faire signifier ce que l'on veut, et en eux réside une part de l'attrait de cette nouvelle.

La S.-F. d'il y a cinquante ans ne se posait pas la question du pourquoi du voyage dans l'espace ; il était posé que la volonté d'expansion de l'Humanité ne saurait souffrir d'autres entraves que matérielles. Question plus délicate aujourd'hui, et si l'humour excuse "Partenaires" de toute pesante justification, la question revient dans les trois autres textes “spatiaux” du recueil ; implicitement pour ceux des années 80, explicitement pour celui des années 2000, "Définissez : priorités". On a reçu un signal d'une exoplanète et, parce qu'on sait faire voyager les vaisseaux, mais pas la radio, plus vite que la lumière, il est nécessaire d'y envoyer une expédition humaine. Et vite, pour recueillir les dernières traces d'une espèce intelligente qui (selon toute vraisemblance) sera morte le temps qu'arrivent les Terriens. Attendez, ça se complique. Les membres de l'expédition seront choisis parmi une petite équipe d'astronautes rendus télépathes par des nanomachines, qui se préparent sur une station spatiale (le bruit de fond mental interdisant la télépathie sur notre Terre surpeuplée). Et c'est Alicia, qui travaille sur Terre mais rêve d'astres (et d'astronautes), qui doit mettre au point un équipement de détection ultra-perfectionné à l'usage des futurs xéno-archéologues. Tout cela n'est que le point de départ de l'action : nous avons affaire à un texte qui — de peu certes — est le plus long du recueil, et ne recule pas devant la complexité. Complexité dans l'imagination scientifique, complexité assumée des explications. Finalement, malgré l'intrigue simple et efficace (l'amour au temps du courriel), la complexité a quelque peu coupé l'élan de mon plaisir de lecteur.

"Le Chemin de la rencontre" conte une de celles qui, faite par un membre d'un couple, peut conduire à une séparation. Très sheckleyien, avec son fumet de transposition à l'espace lointain des explorations ethnographiques du xixe siècle (les humains descendent d'une Arche, et on laisse entendre que la curiosité scientifique motive ici le voyage). Oui mais, pendant ce temps, la femme de l'explorateur… Heureusement, c'est de la S.-F., de la vraie, où le monde créé sait prendre le pas sur les personnages, par la richesse de son imagination.

Arche stellaire encore dans "Carte blanche", mais ici le monde extérieur pâlit devant l'originalité de la société qui vit à l'intérieur, aidée par une infrastructure coûteuse : « Chaque carré […] était monté sur un gigantesque pied de métal, rétractable et coulissant sur des rails. À des instants aléatoires choisis par l'ordinateur et connus de lui seul, les éléments se déplaçaient » (p. 23). On peut imaginer que les concepteurs de l'Arche ont voulu à tout prix éviter l'ennui et la sclérose qui mèneraient à la dégénérescence la société embarquée, et en effet elle est dotée d'une culture du changement aléatoire, appuyée par des institutions dont la plus surprenante est la distribution périodique de cartes à tous les citoyens, leur imposant un certain nombre de changements et d'actions arbitraires. Oui, mais quel est le but du voyage ? La conception traditionnelle des Arches en S.-F. est qu'elles doivent durer très longtemps en raison de l'immense distance entre leur point de départ et leur point d'arrivée (s'il y en a seulement un). Or ici les escales sont fréquentes, et faites pour le plaisir ; on aurait affaire à une Arche en quelque sorte gratuite, destinée à associer le dépaysement géographique au changement sociétal recherché pour lui-même, et non comme moyen pour la réalisation d'un projet. Tout cela reste implicite. C'est la vie de Serge, et l'effet (réel ou redouté) des cartes sur ses relations amoureuses, qui nous intéressent. L'amour comme un jeu de hasard ? Vous verrez bien.

Une idée très proche sert de moteur au "Passe-Plaisir", sans doute mon préféré du recueil (dont il semblerait qu'il soit resté inédit depuis 1986 ? Quelle honte !) : en 2100, chaque citoyen demande régulièrement qu'on lui attribue un nouveau Passe-Plaisir, qui lui permet de trouver son plaisir dans des choses ou des activités qu'il ne goûtait guère auparavant, et modifie au passage sa personnalité. Chacun accepte qu'il vaille mieux, au bout d'un certain temps, devenir autre. Pas besoin ici de voyage dans l'espace, mais sur ces entrefaites arrive un scaphandrier du temps, Candide immuable dans ce monde mouvant. On notera que son mode de transport temporel est un des plus inventifs que j'aie jamais lus. Il faudra bien tout l'amour d'une femme pour transformer notre voyageur (dont le scaphandre, agrémenté de rouages d'horlogerie, orne la couverture du recueil).

Quoique datant de 2008, "Subversion 2.0" brode sur ce même thème : quel Autre serais-je, si seulement mes autres potentialités s'étaient réalisées ? Je ne dois pas être le seul à avoir envie d'avoir six vies pour assouvir toutes mes envies ! L'auteur nous y ramène doucement vers le présent, après notre promenade galactique. C'est sur une bifurcation, une autre séparation, que se clôt le recueil. Hé, Sylvie, reviens vite ! (ActuSF nous promet un troisième recueil pour 2009).

P.S. : de nos jours, les livres viennent aussi avec un accompagnement électronique, oh, je ne parle que de texte, mais disponible via un site : celui de l'éditeur, qui était site avant de se lancer dans le papier. Sur www.actusf.com, l'auteur présente donc son recueil, en mettant en avant le thème du choix plutôt que de la séparation. Oui, si on veut : ça s'applique totalement à "Subversion 2.0", ou c'est un peu la manière gentille de dire la même chose (cf. "le Chemin de la rencontre", "le Passe-Plaisir"), mais c'est plus discutable dans le cas de "Carte blanche" ou "Définissez : priorités". Sur ce point, je resterai Dufourien. Question de perspective, sans doute.