KWS : comptes rendus de lecture sur la Science-Fiction

l'Été insoutenable

second éditorial à KWS 71, octobre 2012

par Pascal J. Thomas

« Prends la quatre-voies pour Angoulême, et la direction Cognac à partir de Barbezieux. » m'avait assuré Sylvie, la fondatrice de KWS elle-même. L'été me trouvait, quelques jours, dans mon Bordelais d'origine. Je montais en voiture de l'Entre-deux-Mers jusqu'à Cognac, pour aller dîner avec mes vieux copains Sylvie Denis et Roland Wagner, ce mercredi 1er août 2012. « Ça vaut mieux que de prendre l'autoroute vers Saintes et de passer par Pons. Laurent Genefort et sa chère et tendre seront là, et Natacha aussi. » Via Michelin n'était pas du même avis, dix minutes de plus en passant par là qu'avec le détour autoroutier, mais après tout, que ne ferait-on pas pour ne pas engraisser Vinci, ou Vivendi.

Ils se chargent des saucisses, j'apporte des bouteilles. De bière de l'Entre-deux-Mers.(1) Je suis comme toujours à la bourre, je champignonne sur la quatre- puis sur la deux-voies, et dans une petite descente, sous un ciel crépusculaire mais sans nuages, un éclair se déclenche, cybernétique et lourd de menaces réglementaires, mais qu'importe, j'arrive, je me perds dans Cognac et je saute l'apéro, les saucisses seront trop cuites. Pas grave. La conversation est toujours fraîche, et même la bière. Roland est en grande forme, n'oublie pas de se moquer de sa cible du moment. Me réexplique Rêves de Gloire (parce que je suis un type qui a toujours besoin d'explications), me dessine les contours de la version numérique du livre, qui intégrera les textes regroupés dans le recueil le Train de la réalité,(2) et la nouvelle "l'Été insensé" parue dans une anthologie, U-chroniques, chez ImaJn'ère/Sous la cape, dont il m'offre derechef un exemplaire.

On refait le monde, on se fait expliquer le dernier livre de Laurent, on pourfend une nouvelle fois en paroles les banquiers et les patrons voyous, on joue avec les chats (ceux qui veulent bien), je lutte contre le sommeil, je reprends le volant dans la nuit, les verres se sont remplis et vidés, je lutte contre le sommeil, j'atteins la quatre-voies, la ligne droite redevient une abstraction, et ma voiture s'enroule autour d'un cylindre de béton bien concret. Fin de partie pour moi et peut-être pour KWS. Les Cognaçais éplorés renoncent à leur villégiature pour venir me voir incinérer dans le crématorium de Montussan, choisi par mes proches parce que c'est là qu'avaient fini les restes mortels de mon propre père en 2008…

Mais les divergences quantiques sont capricieuses. Un fouinain en vadrouille temporelle permet à Roland et Sylvie de me convaincre de dormir sur leur canapé, je ne repars que le lendemain, sobre et déraisonnable, me faufilant par miracle entre les camions. Le dimanche suivant, ce sont Sylvie et Roland qui prennent la quatre-voies, et Roland est à la place du mort…

Que je hais l'auto-fiction.

Maintenant, je suis coincé dans cette histoire alternative insupportable, où Roland Wagner ne fera plus les calembours les plus sournois du monde, n'écrira pas les livres encore plus géniaux qui auraient révélé Rêves de Gloire comme la première marche d'un escalier vers le ciel. Maintenant, il ne reste plus qu'à attendre le rétrécissement de la perspective et l'amenuisement de la lumière, dans un temps factice sans cesse plus âcre, sans cesse plus obscur, où nous sommes les jouets d'un démiurge au masque grimaçant, piégés dans des prisons de chair, de terre et de fer. La Patrouille du Temps n'est jamais là quand t'as vraiment besoin d'elle.


  1. Si, ça existe, maintenant…
  2. Chroniqué dans ce numéro ; ce sera la vingt-quatrième chronique consacrée à un livre de Roland Wagner dans KWS, si le site des Quarante-Deux ne me trompe pas, et si on pense que c'est pousser un peu loin les limites du copinage, on pense mal : après tout, il doit rester autant de livres de Roland qui n'ont pas été chroniqués dans KWS, et tous en vaudraient la peine d'une façon ou d'une autre.

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