KWS : comptes rendus de lecture sur la Science-Fiction

Albert Villaró : els Ambaixadors

roman de Science-Fiction inédit en français, 2014

chronique par Pascal J. Thomas, 2016

par ailleurs :

Si je tiendrai toujours l'uchronie pour une branche retorse de la Science-Fiction, il semble désormais évident que les œuvres qui l'illustrent viennent de plus en souvent nager dans le mainstream. Exemple : je découvre ce roman de Villaró en mai 2014 par le plus grand des hasards, à cause des piles d'exemplaires qui attendent le lecteur chez un marchand de journaux de l'aéroport de Barcelone. Couronné par le prix Josep Pla, prix maison de l'éditeur Destino, le livre est visiblement promis aux listes des meilleures ventes. Curieux à l'occasion de littérature catalane, émoustillé par le caractère uchronique de la chose, je l'achète à l'époque, et je m'y plonge aujourd'hui.

Il n'est peut-être pas inutile d'expliquer un peu au lecteur de KWS qui fut Josep Pla. Né à la fin du xixe siècle, il commence dans le journalisme vers l'âge de vingt ans, et se fait vite remarquer par ses récits de voyage (et autres chroniques). Culturellement catalaniste, il devient politiquement conservateur, à l'instar de Francesc Cambó, ce qui le conduit à soutenir les militaires putschistes en 1936 et à participer à la reprise en main du journal la Vanguardia par le pouvoir franquiste en 1939. Il écrira beaucoup en castillan pour la revue Destino (celle qui a donné naissance aux éditions du même nom), mais ne publiera que des livres en catalan dès que ce sera à nouveau possible, à partir de la fin des années 1940 (le franquisme étant aussi un nationalisme espagnol qui a beaucoup réprimé toute activité culturelle basque ou catalane). Malgré ses dangereuses ambiguïtés, Josep Pla est vite devenu l'auteur le plus lu en langue catalane, et reste une référence en matière de prose catalane.

Une bonne partie de la littérature catalane (et peut-être espagnole, je ne saurais dire) semble obsédée par la guerre civile, qui tient dans la mémoire nationale le rôle que peut tenir chez nous la Deuxième Guerre mondiale et l'Occupation. Les amateurs d'uchronie auront déjà noté les scenarii d'une foisonnante diversité rassemblés dans l'anthologie Franco: una historia alternativa, parue il y a dix ans chez Minotauro. Dans le présent ouvrage, la Catalogne est devenue indépendante à la faveur d'un déroulement différent des Faits du 6 Octobre. “Faits” à propos desquels il convient sans doute de rafraîchir la mémoire du lecteur non-catalan. Le 6 octobre 1934, Francesc Macià déclare unilatéralement une vaste autonomie au sein de la République espagnole de la Généralité de Catalogne, qu'il préside. La tentative est rapidement matée par les unités de l'armée présentes à Barcelone, avec pour conséquence l'emprisonnement des membres du gouvernement catalan et la suspension du statut d'autonomie de l'époque. Dans els Ambaixadors, le général Domenech Batet, commandant de la place de Barcelone, ne donne pas l'ordre à ses troupes de sortir. Et la Catalogne se sépare de l'Espagne.

Cela n'empêche pas le coup d'État de 1936, et la guerre civile, dans ce qui reste de l'État espagnol. Cette fois-ci, c'est Francisco Franco Bahamonde qui est victime d'un mystérieux accident d'avion, et, a contrario, le général José Sanjurjo qui se retrouve à la tête d'un régime militaire et théocratique.

Mais le monde du livre présente de toute évidence nombre d'autres points de divergence. Trotsky est parvenu au pouvoir en Union soviétique. L'Irlande est réunifiée au cours de la Deuxième Guerre mondiale pour prix de son assistance à l'Empire britannique contre les nazis. La première bombe nucléaire à être utilisée est soviétique, et larguée sur Hambourg en 1944…

De retour dans la péninsule ibérique, le conflit mondial se fait sentir au-delà des Pyrénées quand les Allemands envahissent la Catalogne (tandis que l'Espagne maintient à leur endroit une bienveillante neutralité). La principauté d'Andorre, restée en dehors du conflit comme de la dictature espagnole, devient un nid d'espions, et Radio Andorre sert à faire passer des messages codés aux résistants catalans — il faut signaler que Villaró est lui-même andorran, même s'il écrit un catalan qui semble tout à fait standard.

La victoire des Alliés a eu pour corollaire la libération de la Catalogne, dont l'indépendance est toujours menacée par le militarisme espagnol, et la paix civile extrêmement fragile, diverses factions anarchistes violentes n'ayant pas pardonné au gouvernement élu les actions de représailles extra-judiciaires de ses hommes de main. Dont un certain Esteve Farràs, vétéran de la résistance contre les Allemands, des coups de main en Ulster contre les Anglais, aux côtés des frères d'armes irlandais, et des sabotages — on murmure que si le Dragon Rapide de Franco s'est écrasé, il avait quelque chose à voir là-dedans.

En 1949, Esteve Farràs, toujours menacé de toutes parts, vit un exil discret en Andorre, sous les traits d'un prêtre qui enseigne dans une école catholique. Mais le gouvernement catalan a besoin de lui : tous leurs réseaux d'espionnage à Madrid viennent d'être éliminés d'un coup, au moment où ils étaient sur le point d'informer leur gouvernement d'une menace très grave provenant du régime de Sanjurjo. Farràs est rappelé à Barcelone, où on lui demande de réactiver les contacts qu'il avait à Madrid, dernier espoir d'apprendre quelque chose.

À partir de là, on bascule dans le roman d'espionnage, ou plutôt d'action. Farràs obtient l'aide de ses amis irlandais, et la bande s'introduit à Madrid sous des déguisements ecclésiastiques (ce qui nous vaut des passages hilarants). Nous savons très vite que le complot espagnol implique une poignée de savants de l'ex-programme nucléaire allemand, même si nous restons au début dans l'incertitude sur le rôle de Werner Heisenberg. Et Farràs, et ses collègues vétérans de l'IRA, ne sont pas hommes (et femmes) à se limiter à la collecte d'information. Car figure dans l'équipe l'ancienne amoureuse d'Esteve, Caitlín — elle est désormais mariée, et son Padraig l'accompagne dans la mission, mais peu importe…

Cerise sur le gâteau, une personne clé du réseau Farràs à Madrid n'est autre que le correspondant local du Figaro et de la Vanguardia : Josep Pla ! Malgré ses préventions pour tout ce qui salit les mains, il se met lui aussi à l'œuvre, aux côtés d'anonymes qui agissent par conviction ou par dépit. Les connaisseurs de la guerre civile espagnole qui sont attachés au sort tragique du POUM noteront également qu'Andreu Nin (qui ici a survécu) joue un rôle dans le livre, que je me garderai de déflorer.

L'aspect roman d'action du livre est sans doute plus faible que sa construction uchronique. Il y a des facilités dans l'intrigue, des coïncidences trop commodes, la mort opportune du pauvre Padraig pour permettre aux amoureux contrariés de se retrouver… Ces faiblesses sont rachetées par un ton général d'humour sarcastique, pessimiste et désabusé que je trouve très catalan. Cette attitude n'est nulle part aussi forte que dans la centaine de pages (!) en fin de volume où l'auteur donne, en quelques lignes à chaque fois, les biographies des personnages du roman et d'une foule de figures historiques, affectées ou non par les modifications qu'il a infligées à l'Histoire. Par exemple, voici l'article sur Francisco Franco Bahamonde :

El Ferrol, 1892 — Arandilla, 1936. Dictador petit i sanguinari, amb veu d'espinguet, protagonista del cop d'estat del desembre de 1934, que va encadenar de seguida amb l'intent de recuperació de Catalunya, episodi bèl·lic conegut com la Guerra de Ponent. Compartia amb Hitler la criptorquídia —és a dir: li faltava un testicle—. D'aquí el nom de l'operació secreta de sabotatge del seu Dragon Rapide: Operació Siscló. Els equips de rescat estavan advertits d'aquesta rara circumstància anatòmica, perquè no busquessin una glàndula que no trobarien.(1)

On se rend compte que dans ce cas, outre les insultes anatomiques au Généralissime, on trouve beaucoup de divergences historiques. Mais que dire de cette note biographique sur un personnage dont je ne suis même pas sûr qu'il soit mentionné en passant dans le roman, Tomás de Torquemada ?

Torquemada, 1420 — Àvila, 1498. Inquisidor general dels regnes de Castella i Aragó, a ell devem els esquetxos de Monthy [sic] Python on diuen allò de ‘Nobody expects the Spanish Inquisition.’.(2)

Je dirais qu'elle a été écrite purement pour le plaisir, comme des dizaines d'autres…

Alors, si vous lisez ce livre, lisez-le dans le désordre, amusez-vous des transformations de l'Histoire, ne le prenez pas plus au sérieux que le prend son auteur, et piochez dedans les pincées de sarcasme qu'il nous propose, comme autant de tapes.(3)

Pascal J. Thomas → Keep Watching the Skies!, nº 78, août 2016


  1. « Dictateur petit et sanguinaire, à la voix de crécelle, participant au coup d'État de décembre 1934, qu'il fit suivre immédiatement d'une tentative de récupération de la Catalogne, épisode guerrier connu sous le nom de Guerre du Ponant. Il partageait avec Hitler la cryptorchidie — c'est-à-dire qu'il lui manquait un testicule. D'où le nom de l'opération secrète de sabotage de son Dragon Rapide : Opération Siscló. Les équipes de secours avaient été averties de cette particularité, qu'ils ne cherchassent point une glande qu'ils n'auraient pas trouvée. »
  2. « Inquisiteur général des royaumes de Castille et d'Aragon, c'est à lui que nous devons les sketches des Monty Python où apparaît le fameux “Nobody expects the Spanish Inquisition.”. »
  3. Nos lecteurs hispanophones diraient tapas.

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