KWS : comptes rendus de lecture sur la Science-Fiction

François Pernot ; Éric Vial : l'Uchronie : l'Histoire telle qu'elle n'a pas été, telle qu'elle aurait pu être

actes d'une journée d'étude organisée au château de La Roche-Guyon le 7 décembre 2013, 2016

chronique par Pascal J. Thomas, 2016

par ailleurs :

Je ne sais à quoi purent ressembler ces journées d'étude au château de La Roche-Guyon, mais le présent volume ne peut certes pas en être le reflet fidèle — comme le dit notre digne collaborateur Éric Vial dans sa présentation :

« [c]ertaines communications n'ont pu être retenues, des contributions ont été ajoutées, et surtout le pari a été fait de mêler études et textes littéraires, […] sachant […] qu'il arrive que création et essai se mêlent, que les frontières se brouillent, comme par une symétrie avec la tendance déjà signalée de l'uchronie littéraire à prendre parfois les formes du discours de l'Histoire » (p. 21).

On trouve donc ici, et on ne s'en plaindra pas, beaucoup plus qu'une succession de communications, et un certain nombre de rééditions, toutes pleinement défendables, les originaux existant dans des publications désormais bien difficiles d'accès. De façon générale, il est souvent question dans ce recueil d'“Histoire contrefactuelle”, autrement dit l'accent reste sur la façon dont l'uchronie se rapproche de l'activité de l'historien, et non sur les aspects littéraires — il ne sera donc guère question d'uchronies personnelles, par exemple.

Le livre s'ouvre sur deux articles généraux : "Vous avez dit uchronie ?", la présentation d'Éric Vial sus-mentionnée, qui se livre aussi à un tour d'horizon fort bien venu sur l'histoire du mot uchronie, et l'image que peuvent en avoir les non-spécialistes — et surtout ceux qui ne viennent pas du milieu des connaisseurs de SF. L'occasion de remettre quelques pendules à l'heure. Éric Henriet, lui, dégage dans "Pourquoi écrit-on une uchronie ?" les diverses motivations des auteurs, ou diverses utilités de l'exercice, si on préfère : de l'expérience de pensée pour historien au support d'un point de vue politique (plus ou moins respectable). Ces motivations ont trop de recoupement pour qu'on puisse prétendre en tirer une véritable classification, mais il était bon de les discerner et de les rappeler.

Le point de vue de l'historien est illustré de plusieurs façons. Nous trouvons une compilation de précurseurs anciens de l'uchronie, à commencer par Tite-Live essayant d'imaginer ce qui serait arrivé à Alexandre s'il s'était confronté à la République romaine — c'est pour lui, clairement, prétexte à louer les vertus du citoyen romain, et l'organisation de sa cité, supérieure par son opiniâtreté. Delisle de Salles regrette qu'une monarchie constitutionnelle n'ait pu naître pacifiquement au lieu d'avoir eu la Révolution française… l'intérêt est documentaire. On retrouve bien sûr le célèbre paragraphe de Blaise Pascal sur le nez de Cléopâtre, et quelques autres ; le seul à être un peu drôle est cet Alain-René Lesage qui décrivait en 1732 la découverte de l'Europe par les peuples indigènes d'Amérique, premiers à réussir la traversée de l'océan.

Dans la même optique, les articles de François Pernot, "Uchronies lotharingiennes : les projets d'États entre France et Empire du ixe au xxe siècle" (sur les tentatives historiques avortées de recréation d'une Lotharingie, totale ou partielle ; il passe bien vite sur les obstacles géographiques, et sur les leçons des exemples réussis comme la Suisse), ou de Giusto Traina, "Et si César n'avait pas été tué le jour des Ides de mars ?" (sur les conséquences d'un échec du complot, notamment en matière de guerres orientales de l'Empire romain), ne m'ont pas passionné, même s'ils ont le mérite de mettre le projecteur sur des événements rarement investis par les littérateurs comme point de divergence. De même la réédition commentée par François Pernot du texte de Ferdinand-Otto Mischke, paru dans la Revue de Défense Nationale française en 1955, sur la bataille de France de mai 1940 jouée avec des armes nucléaires tactiques, vaudra surtout par l'information qu'un tel texte a existé.

Les sept œuvres de fiction (au sens large) n'échappent pas toutes à l'aspect “Kriegspiel raconté” qui rend l'article de Mischke indigeste. Plus que des nouvelles, certaines sont des exercices journalistiques, notamment ce "J'ai fait un rêve" de Robert Frank, qui rejoue pour Témoignage chrétien en 2013 la construction européenne, ou "Voyage en Uchronie", ce texte redécouvert de Régis Messac (paru en 1934 dans la revue les Primaires), qui fait d'une mutinerie générale durant la Première Guerre mondiale le point de départ d'une fédération européenne qui oublie les frontières. Messac écrit un texte passionné, au point d'en être lourd ; c'est pire encore dans le cas de Claude Cheinisse, écrivain de SF des années 60 et 70 à la psychopathie persuasive, avec "les Jeux et les désirs", un bon texte paru à l'origine en 1986 dans le fanzine Passe-Temps (dirigé par Éric Vial) qui commence par l'habile réécriture de l'entrevue (historique) entre Blum et De Gaulle en 1936, mais se termine par (littéralement) un cours d'histoire, où l'auteur laisse libre cours à sa germanophobie. Raymond Iss joue dans "le Temps suspendu", paru dans Passe-Temps en 1988, une élégante variation sur la Lotharingie, ou plutôt une Lorraine indépendante. "Réécrivons l'Histoire", les récits de matchs uchroniques de Brice Tollemer, tirés des Cahiers du Football, sont à pisser de rire, même pour un ignorant en la matière comme moi. Enfin, le recueil nous offre deux perles venant de la mythique anthologie de 1931, If it had happened otherwise, dirigée par John Collings Squire. Je me suis beaucoup amusé au récit de H.A.L. Fischer ("Si Napoléon s'était enfui en Amérique", relaté par un secrétaire faussement naïf) des aventures de l'Empereur réfugié aux USA, et complotant immédiatement pour y bouleverser le paysage politique (en promettant à chacun ce qu'il veut entendre — aux peuples, et aux femmes qu'il souhaite aussi conquérir). Mais plus drôle encore est l'humour anglais de Philip Guedalla dans "Si les Maures avaient gagné en Espagne", dans lequel le royaume de Grenade devient le meilleur allié des Britanniques en Europe.

On le voit, les responsables de ce volume ont traqué l'uchronie dans des recoins fort éloignés de la SF de nos habitudes. Deux articles s'ouvrent sur le monde des médias : "Entre politique-fiction et documentaire, It happened here, une uchronie troublante de vérité", l'analyse par Agnès Tachin d'un film britannique de 1964 sur l'occupation nazie du Royaume-Uni, et "les Jeux vidéo : un loisir uchronique ?", le panorama d'Hovig Ter Minassian qui ratisse large — et montre son érudition sur le monde du jeu en général — et exhibe quelques exemples vraiment intéressants.

Enfin, trois solides articles étudient chacun un texte d'un auteur, dans le contexte de son œuvre. Vanni Balestra a déniché une réflexion sur l'uchronie (et la non-nécessité du cours des événements historiques) dans "les Curiosities of literature d'Isaac D'Israeli" (auteur à l'œuvre foisonnante et père du célèbre premier ministre britannique) ; Rémy Astruc nous montre, avec "Uchronie et littérature : le Complot contre l'Amérique dans l'œuvre de Philip Roth", comment ce roman s'inscrit dans la lignée pseudo-autobiographique de son auteur, et comment il s'en distingue ; et Éric Vial analyse, dans "Renouvier et l'Uchronie : à l'origine du mot, une machine à régler quelques comptes", le texte par le biais des rapports pour le moins compliqués que l'auteur — le créateur du terme, après tout ! —, philosophe bien connu, entretenait avec les religions (et notamment les différentes variantes de la religion chrétienne).

S'il serait aussi vain de chercher un fil conducteur dans ce volume qu'un sens à l'Histoire, l'ensemble peut offrir à chacun une pépite à la mesure de ses goûts. Et une poignée de découvertes inattendues.

Pascal J. Thomas → Keep Watching the Skies!, nº 78, août 2016

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