KWS : comptes rendus de lecture sur la Science-Fiction

Ted Chiang : la Tour de Babylone

(Stories of your life, 2002)

nouvelles de Science-Fiction

chronique par Pascal J. Thomas, 2016

par ailleurs :

Ted Chiang fait figure, comme disent les Américains, de “secret le mieux gardé” de la SF : admiré par ses pairs, adulé par un petit cercle de lecteurs, il n'est ni une célébrité ni une vedette de l'édition. Tout ceci pourrait changer avec le film Premier contact tiré de la nouvelle "l'Histoire de ta vie" (mis en scène par Denis Villeneuve sous le titre d'Arrival, il doit sortir fin 2016) ; mais si on en juge par le temps que l'abondante filmographie inspirée par Philip K. Dick a pris pour accorder à l'écrivain une célébrité posthume, il faudra peut-être une poignée de décennies pour que l'effet s'en fasse sentir…

Rentrer dans une nouvelle de Chiang, c'est à chaque fois se faire coller une claque conceptuelle. Pas parce que ses idées sont absolument nouvelles : on peut trouver des traces d'Abattoir 5 dans "l'Histoire de ta vie", ou de des Fleurs pour Algernon dans "Comprends", par exemple. Mais parce que Chiang, non seulement élabore sur ses points de départ des développements impitoyablement logiques — c'est la méthode dont se réclame la SF, normalement —, mais parce qu'à chaque fois il éclaire au passage des aspects de la question auxquels personne ne semblait avoir pensé avant.

Face à un recueil, le critique aime à tracer des parallèles, à relever des constantes dans la production de l'écrivain, au-delà de l'apparente diversité des récits. Échec pour Chiang : comme une balle de ping-pong, nous sommes sèchement renvoyés d'un univers à un autre, avec à peine le temps de se dire « tiens, encore des maths » ou « tiens, encore de la religion » (mais si peu).

L'édition française, dans son choix de titre et de couverture, a choisi de privilégier l'aspect religieux. Enfin, mythologique plus que religieux à proprement parler : quand Chiang s'attaque à la tour de Babel dans "la Tour de Babylone", il parle briques et brouettes. Mais la Tour monte vraiment jusqu'au ciel, qui est un solide plafond rocheux. On suit les aventures d'un mineur, qui doit aller ouvrir les “coffres du Ciel”, car on suppose le Ciel riche, quoique dangereux, puisqu'il contient toute l'eau qui tombe en pluie de temps à autre.(1) Le texte s'achève en pirouette topologique, après avoir vidé Babel de tout contenu moral.

La même entreprise de démoralisation de la religion est à l'œuvre dans la nouvelle inspirée par le Livre de Job, "l'Enfer, quand Dieu n'est pas présent". La religion est dans cet univers incontestablement véridique : anges, miracles, Enfer et Paradis sont visibles de tous (le plafond de l'Enfer, par exemple, se fait de temps à autre transparent, pour qu'on puisse voir qui y est enfermé). Mais les anges se manifestent comme des tornades de feu, qui font plus de mal que de bien, et il est impossible d'établir la moindre corrélation entre foi sincère (ou bonnes œuvres, au demeurant) et entrée au Paradis. Et le Job de l'histoire est plutôt un Orphée désespéré. Débrouillez-vous avec ça.

Dans "Soixante-douze lettres", la religion de référence est juive. Il n'est plus question de foi, mais d'utilitarisme : les kabbalistes sont les maîtres de l'industrie naissante de l'automation — qui s'est construite sur une perfection du principe du Golem, qui (comme vous le savez sûrement) se meut quand il est muni d'une bande de papier portant le mot ‫אמת‬ (vérité), mais s'immobilise si on efface l'aleph du début pour n'écrire que ‫מת‬ (mort). Cette version fantasmatique des machines de Turing se mélange à des questions sur la génération des êtres vivants — dont toutes les générations à venir sont inscrites d'avance dans les spermatozoïdes des individus vivants — et sur les pertes d'emploi liées à l'automation. On criera sans doute “Steampunk!” parce que les personnages ont un côté farouchement victorien, mais c'est surtout un cocktail intellectuel puissamment psychédélique.

 

La couverture de l'édition américaine du recueil, qui montre le relief d'un visage humain esquissé dans des lignes de formules, met l'accent sur les mathématiques plus que sur la religion. Et l'idée de base de "Soixante-douze lettres" est aussi un jeu mathématique. Les mathématiques jouent un rôle de premier plan dans "Division par zéro" et "l'Histoire de ta vie".

Dans "Division par zéro", une mathématicienne découvre une contradiction à l'intérieur de l'arithmétique — le genre de choses dont Gödel avait montré qu'on ne pouvait les exclure logiquement. La cohérence des mathématiques s'effondre, même si, souligne le texte, leur (invraisemblable) utilité dans l'explication du monde naturel n'en est pas affectée ; et la protagoniste sent vaciller sa propre raison, indissolublement liée à l'édifice intellectuel auquel elle a consacré sa vie professionnelle. Son couple ne résiste pas à cette terreur quasi-métaphysique.

Les mathématiques créées par une espèce étrangère au cours de sa découverte de l'univers seraient-elles traduisibles dans le langage des nôtres ? "l'Histoire de ta vie" est l'histoire de la vie d'une jeune femme, de sa naissance à sa mort, dans le désordre, racontée par sa mère. Celle-ci est linguiste, et chargée d'apprendre le langage des extraterrestres qui viennent de poser sur Terre une ribambelle de stations de vidéoconférence holographique. Leur vision de la physique n'a pas de concept de causalité. Toutes leurs lois physiques s'écrivent comme des principes variationnels : on déduit, par exemple, la trajectoire d'un point matériel en écrivant que la courbe minimise une certaine fonctionnelle, une quantité qui dépend de la courbe ; le texte donne l'exemple de la loi de Fermat, qui explique la réfraction de la lumière quand elle passe d'un milieu à un autre par le fait que le chemin suivi minimise le temps de parcours ― ce qui pose un problème philosophique : comment le rayon de lumière “sait-il” où il doit aller dès qu'il franchit la surface qui sépare les deux milieux (air et eau par exemple), avant d'avoir atteint le point d'arrivée qu'on utilise pour poser le problème de minimisation du temps de parcours… Le problème n'est sans doute qu'apparent, mais Chiang l'utilise pour imaginer des extraterrestres qui voient le temps globalement ― comme les habitants de la planète Tralfamadore dans Abattoir 5 de Kurt Vonnegut, Jr. Plus radicalement, en apprenant le langage des extraterrestres, sa protagoniste linguiste acquiert cette même capacité à voir le déroulement de sa vie dans son ensemble.

La nouvelle est captivante à la fois par sa distillation de l'information, par sa charge émotionnelle et par ses descriptions précises des principes scientifiques et linguistiques impliqués. J'en suis resté bouche bée.

Alors, il est difficile après un tel sommet de dire beaucoup de choses sur "Comprends", qui est pourtant une variation raffinée et très finement réfléchie sur l'apparition des surhommes, leurs tentatives de se déceler dans la foule humaine, et les luttes qui peuvent les opposer. Ou sur "Aimer ce que l'on voit : un documentaire", qui met en scène de façon astucieusement polyphonique l'éternelle question de la beauté, et de son influence indue sur les actions humaines.

Une seule certitude quand on entame une nouvelle de Chiang : la surprise. Et si ce recueil est, il est vrai, déjà ancien, je ne vous dis pas la chance que vous avez si vous ne l'avez pas encore lu : il vous reste une raison de vivre…

Pascal J. Thomas → Keep Watching the Skies!, nº 78, août 2016


  1. « Et Dieu fit l'étendue, et il sépara les eaux qui sont au-dessous de l'étendue d'avec les eaux qui sont au-dessus de l'étendue. Et cela fut ainsi. »

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