KWS : comptes rendus de lecture sur la Science-Fiction

Ann Leckie : la Justice de l'ancillaire (les Chroniques du Radch – 1)

(Ancillary Justice, 2013)

roman de Science-Fiction

chronique par Pascal J. Thomas, 2017

par ailleurs :

Ce serait une litote que de dire que ce livre, le premier roman de son auteur, n'est pas passé inaperçu — couronné par les prix Hugo et Nebula de 2014, il est le premier d'une trilogie à succès. Il s'est aussi attiré l'ire de la faction réactionnaire du fandom connue sous le nom de “Rabid Puppies” (phallocrate et raciste, dira-t-on pour résumer) : pensez donc, un livre dans lequel on parle de tous les personnages au féminin et où, comble d'insolence, la marque d'une origine aristocratique est d'avoir une peau foncée !

Ce qu'il faut comprendre derrière ces coups d'épingle, bien entendu, est que le sexe d'une personne, ou sa couleur de peau, n'a guère d'importance en soi. Et que notre société, en dépit des efforts qu'elle affiche, ne s'est pas débarrassée de tous ses préjugés en la matière. Leckie s'en moque en passant. Breq, son protagoniste, pur produit de l'Empire Radch qui efface entièrement les différences de genre, doit s'y confronter quand elle(1) parle des langues étrangères. “Since we weren't speaking Radchaai I had to take gender into account—Strigan's language required it. The society she lived in professed at the same time to believe gender was insignificant. Males and females dressed, spoke, acted indistinguishably. And yet no one I'd met had ever hesitated, or guessed wrong.” (p. 76-77). Précisons que le “she” dans la phrase ci-dessus ne signifie pas que Strigan soit une femme, c'est simplement le pronom générique en Radchaai. Breq s'efforce de deviner le genre de Strigan, pour lui parler de façon grammaticalement correcte, et se rend compte au bout de vingt-quatre heures qu'elle s'est trompée…

Celle qui se fait appeler Breq prétend qu'il vient du Gerentate, un des États qui ont échappé à l'annexion par l'Empire Radch. Mais nous savons tout de suite qu'il s'agit d'un ancien vaisseau de guerre Radchaai, ou plutôt de l'un des segments de One Esk, un des pelotons d'ancillaires qu'elle contrôlait. Car l'Empire Radch transforme une partie de ses prisonniers en robots de chair — leur personnalité est effacée, et remplacée par l'intelligence artificielle qui, grâce à d'efficaces systèmes de communication, peut gérer simultanément un vaisseau de guerre et des centaines de soldats présents à son bord. Le narrateur s'appelait Justice of Toren — les “Justice” sont les plus imposants des vaisseaux de guerre Radchaai. Comment Breq a été séparée du reste de Justice of Toren, nous l'apprenons au cours d'un récit rétrospectif égrené dans les chapitres pairs du livre. La profondeur historique de l'Empire Radch se révèle aussi progressivement. Depuis quelques décennies, il a perdu de sa superbe, sous la pression des Presger, une race étrangère avec qui la communication est presque impossible, mais qui ont clairement l'avantage sur l'humanité.

L'intrigue du roman est classique : une quête solitaire de vengeance, David Breq contre le Goliath Radchaai. Avec une originalité : Breq récupère en chemin Seivarden, un officier Radchaai, un humain donc, d'une famille noble, qui avait disparu depuis des siècles et réapparaît en junkie SDF — mais n'ayant rien perdu de sa morgue. Bien des romans qui dépeignent un système autoritaire le font par le regard d'un pion du système qui, grâce au hasard d'une rencontre décisive (souvent amoureuse) va changer de point de vue. La perspective est ici inversée, puisque Breq, narratrice, entreprend sans douceur de faire comprendre à Seivarden la nature de l'Empire.

Dont il serait temps de dire un mot. Leckie ne s'en cache pas, l'Empire Radch doit beaucoup à l'Empire romain. Ne serait-ce que parce que le mot radch lui-même ne renvoie pas à une origine précise, mais signifie citoyen ou civilisé (en latin aussi, les deux mots coïncident). Le statut de citoyen, accordé relativement aisément aux peuples conquis ; les relations de clientélisme (au sens originel) entre les familles nobles ; et l'intégration des polythéismes locaux à la religion impériale, tout cela rappelle précisément l'histoire romaine. Au sommet du système, un empereur, et c'est là que les choses se corsent : comme les ancillaires, l'empereur, Anaander Mianaai, occupe plusieurs corps simultanément, ce qui lui permet d'être partout à la fois dans son empire, et de considérer la mort éventuelle d'un de ses corps comme une gêne passagère, sans plus.

Elizabeth Bear — dans son blurb, une de ces mini-citations que les éditeurs anglophones aiment imprimer en couverture — intronise Leckie comme héritière d'Iain M. Banks. Certes, on trouvera ici des vaisseaux intelligents et au moins un paysage démesuré, mais l'affirmation est totalement exagérée. Banks avait un style qui n'était qu'à lui, marqué par d'occasionnels et réjouissants accès de logorrhée humoristique. S'il faut trouver des ancêtres spirituels à Leckie, je chercherais plutôt du côté de C.J. Cherryh (qui a apporté sa profonde connaissance de la civilisation romaine à ses space operas) et surtout John Varley, pour la déconnexion radicale qu'elle opère entre corps et identité.

S'il n'éblouit pas de feux d'artifice verbaux, la Justice de l'ancillaire est un roman qui fait un usage très original des pronoms personnels. Tout le monde a parlé de ceux de la troisième personne du singulier : she ; là, nous aurions (parfois) he (et la même substitution pour les possessifs his/her) — ce sont presque les seules marques de genre en anglais ; la troisième personne du pluriel est indifférente (they, their), ce qui lui vaut d'être employée à la place du singulier quand on ne veut pas préciser le genre dans un usage contemporain, et à peu près tout ce qui n'est pas personne humaine relève du neutre, seuls quelques substantifs connaissant des marques de genre (king/queen, horse/mare…). Il est intéressant de noter que Leckie n'a pas rendu le féminin systématiquement générique ; ainsi Aatr est une divinité nourricière, dont les attributs sexuels secondaires rendent le genre évident (les militaires Radchaai jurent à tout bout de champ par “Aatr's tits!”, les nichons d'Aatr). Or voici la description d'un rituel censé assurer un futur favorable à un bébé : “an infant they had laid at the breast of Aatr—the image being constructed to allow this, its arm crooked under the god's often-sworn-by breasts.” (p. 295). Vous aurez remarqué god et non goddess, malgré l'indiscutable (pour nous) féminité d'Aatr. Une nouvelle fois, la société Radch de Leckie est aveugle à toute marque de genre, et on peut supposer que god est choisi comme nom générique des divinités parce que goddess est un dérivé, forcément moins naturel et plus lourd.

Leckie rudoie notoirement un autre pronom, le I de la première personne. Dès le début, nous savons que Justice of Toren/One Esk possède une sorte d'ubiquité : “That accounted for almost half of my twenty bodies.” (p. 15). One Esk a aussi sa marotte, le chant choral — qu'il peut pratiquer avec lui-même. Il fallait bien que le personnage ait ses amusantes particularités, et en l'occurrence il s'agit aussi d'un hobby d'Ann Leckie, qui apprécie le shape note singing.(2) Mais quand un sabotage coupe les communications entre le vaisseau et les divers corps ancillaires, ils restent capables d'action et de pensée indépendantes, voire d'opinions divergentes. Car, pour des raisons techniques qui relèvent de la construction d'une intelligence suffisamment avancée, les vaisseaux ont aussi des sentiments (feelings) ; cela aide, par exemple, à la prise de décision.(3) Les divergences que One Esk peut connaître ne sont rien en face des problèmes de synchronisation d'Anaander Mianaai, qui possède des centaines de corps dispersés dans son empire interstellaire, et vit depuis trois mille ans. Comme le dit page 351 un officier de sécurité complètement dérouté : “Why is there a them?” (encore un prénom crucial ! L'homme n'avait connu que des us). Creusez vos souvenirs : l'Empire romain a connu bien des guerres civiles, la succession entre empereurs ayant rarement été un long fleuve tranquille. Je vous laisse imaginer, et aller lire le livre.

Sachez seulement que les événements dramatiques de la fin du récit sont l'occasion de poser la question de la légitimité de l'autorité, et du sort des lanceurs d'alerte (je vois dans le livre un clair écho de Bradley/Chelsea Manning, par exemple). Et que les questions qui se posent aux Radchaai sont proches des débats américains actuels (ou de ceux de bien des pays occidentaux, au demeurant) sur la nostalgie d'une époque où la nation aurait été plus forte, plus victorieuse (et moins permissive avec ses citoyens). Ajoutez à tout cela une intrigue riche et rondement menée : la Justice de l'ancillaire mérite son succès.

Pascal J. Thomas → Keep Watching the Skies!, nº 79, janvier 2017


  1. Si le narrateur n'a sans doute pas de genre, et de doute façon ne se soucie pas de ce détail, les étrangers qui ne parlent pas Radchaai le considèrent comme féminin (cela se produit deux fois dans le récit). Comme, à la différence de la narration du livre, la présente chronique n'est pas censée être traduite du Radchaai, je suivrai leur point de vue.
  2. Une tradition américaine dont on ne risque pas d'avoir entendu parler si on se contente de sauter d'une côte à l'autre ; enracinée dans le chant religieux (Sacred Harp singing), elle poursuit une vie profane… dont je n'avais aucune idée avant de lire l'entretien avec Leckie sur le site d'Orbit.
  3. “Without feelings insignificant decisions become excruciating attempts to compare endless arrays of inconsequential things. It's just easier to handle those with emotions.” (p. 88).

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Ann Leckie : l'Épée de l'ancillaire (les Chroniques du Radch – 2)

(Ancillary Sword, 2014)

roman de Science-Fiction

chronique par Pascal J. Thomas, 2017

par ailleurs :

Trilogie Radch, deuxième. On se souviendra que les vaisseaux militaires radchaai existent en trois catégories, des plus gros aux plus petits : Justice, Sword, Mercy. Si une partie du premier volume se déroulait à bord (et dans l'esprit) du Justice of Toren, dans celui-ci Breq, ex-fragment “ancillaire” dudit vaisseau, s'embarque sur le Mercy of Kalr. Ce qui n'empêche pas le volume de s'appeler Sword. J'espère que vous êtes désormais aussi perdus que moi.

On rappellera brièvement qu'une guerre civile déchire l'Empire et que Breq, ayant connu une promotion-éclair au rang de Fleet Captain suite à son alliance avec une des factions, est partie pour le système d'Athoek. Objectif : y retrouver Basnaaid, sœur de la regrettée Lieutenant Awn (on se souvient que personne n'a de frère, uniquement des sœurs, dans cette culture bi-sexuée biologiquement mais monogenrée socialement).

Quand Breq était vaisseau et participait à la mise en place de l'annexion de la planète Shis'urna sous les ordres d'Awn, cette dernière avait choisi de traiter sans mépris les Orsiens, vaincus et dominés dans l'ordre des choses que les Tanmind avaient imposé sur leur monde avant de succomber au Radch. Breq reproduit ce schéma, en remarquant d'abord que la station spatiale d'Athoek a des bas-fonds, habités essentiellement par les Ychana (alors que le peuple dominant, que les Radchaai identifient à toute la planète, sont les Xhai), puis en se penchant sur le sort des travailleurs des plantations de thé. Il fallait bien trouver à la planète une production spécifique qui justifie les incroyables dépenses du transport commercial interstellaire — magie du terroir, ici c'est la qualité de son thé, et on se souvient de l'importance que revêt le thé dans la société radchaai.

Station et planète constituent une unité économique, la première, port ouvert sur le reste de l'empire, accaparant les fonctions urbaines, la deuxième (en général désignée comme downwell, au fond du puits [de gravité]) rurale et productrice, divisée en grandes plantations. Le thé, comme le coton, exige une main-d'œuvre dure à la tâche. Mieux vaut — pour les grands propriétaires — qu'elle soit docile et bon marché. Il fut un temps où les prisonniers déportés depuis les planètes fraîchement annexées étaient vendus comme esclaves ; depuis que ce n'est plus possible, on se contente d'un système où les salaires sont toujours trop faibles pour que les employés puissent jamais payer leurs dettes envers leur employeur. On trouve aussi le moyen d'empêcher leurs enfants de se présenter aux “aptitudes”, le système d'examens radchaai qui permet à quiconque, en principe, d'accéder aux emplois auxquels l'autorisent ses compétences. Mais nous avions vu dans le premier volume combien ce système pouvait être infléchi pour favoriser les rejetons de l'aristocratie, ou même un groupe ethnique par rapport à un autre.

Sur Athoek, les grands propriétaires ont l'oreille du gouverneur, de la justice, des prêtres… mais pas de Breq, qui arrive avec les pouvoirs d'un proconsul. Un peu comme un agent du FBI mettant pour la première fois les pieds dans une petite ville aussi isolée que corrompue — pensez western, pensez Sud profond entre les griffes du Ku Klux Klan. Ça commence de façon burlesque, avec une entrée dans la station décorée pour la Fête des Parties Génitales — seulement des pénis, en fait, mais on explique à Breq qu'il s'agit d'une erreur de traduction — ; comme toujours, Leckie nous rappelle la diversité du monde langagier. La première rencontre de notre nouvelle Fleet Captain avec l'establishment Athoeki a lieu à l'occasion d'un dîner chez Fosyf Denche, une des plus riches planteuses de thé de la planète. Elle a l'occasion d'y étaler son mépris pour les travailleurs qui récoltent son thé, aussi coûteux et raffiné que leurs salaires sont bas. Ce qui ne l'empêche pas de se plaindre de leurs revendications déraisonnables, qu'elle a su faire violemment réprimer avec l'aide des forces de l'ordre.

L'administratrice Celar, en revanche, a plus de considération pour les petites mains, et surtout pour leurs chansons ; comme Breq, elle est passionnée par le chant collectif, mais quand on lui demande si les travailleurs Valskaayans ont conservé leur tradition chorale, elle répond avec une certaine condescendance qu'il n'en reste qu'un peu, et que “They also improvise a bass or a descant to songs they've learned since they arrived. Drones, parallels, you know the sort of thing, very primitive. But not terribly interesting.” (p. 114). Celar, comme l'armée des folkloristes dont Leckie se moque ici discrètement, est un snob de l'authenticité ; Breq lui rappelle que les Valskaayans avaient une tradition de musique écrite, que leurs chants ne sont pas que beauté sauvage (ce passage m'a d'autant plus amusé qu'on pourrait le transposer aux polyphonies béarnaises, à ceci près que les Béarnais n'ont jamais été réduits en esclavage).

Pendant une bonne partie du livre, Breq va se confronter plus ou moins directement aux préjugés des fonctionnaires Radchaai et des grands bourgeois Xhai vis-à-vis des groupes opprimés, que ce soit sur la station (dont elle fait rénover le ghetto) ou sur la planète (où elle mène une enquête policière qui met à jour la cruauté et les perversions d'une fille de bonne famille ; pour l'ambiance, pensez the Lonesome death of Hattie Carroll, si vous n'avez pas d'aversion pour les Nobel chantants).

Ce volume me fait l'effet d'une parenthèse dans la trilogie. Nous savons qu'une guerre civile déchire l'Empire Radch, on nous rappelle régulièrement que le danger peut revenir à tout moment, mais Breq n'a affaire qu'à de tristes sires de piètre envergure, dont elle a aisément raison, même s'il lui faudra quand même une scène de bagarre à grand spectacle en fin de volume. Cette relative pause dans l'action, accompagnée de rappels fréquents des éléments essentiels du premier volume, donne l'occasion d'approfondir certains aspects de la société radchaai, notamment de son armée. Breq, maintenant officier, passe beaucoup de temps avec ses subordonnés (dont Seivarden, de plus en plus proche d'elle). Elle sert de mentor au jeune lieutenant Tisarwat, surprenante, à la fois surdouée et handicapée (vous verrez pourquoi en lisant le livre). Dans les vaisseaux de guerre radchaai, on a des soldats qui feraient tout pour pouvoir servir le thé dans de la vaisselle antique et raffinée, et des officiers qui pleurent leurs amours perdues sur l'épaule de leur capitaine : Leckie s'amuse beaucoup à contrer les clichés de genre. Autre entreprise de sape contre les opinions admises, un personnage secondaire, l'administratrice Celar, est constamment présenté comme très belle, et (car) bulky, ou autres épithètes dénotant l'excès pondéral. Elle est aussi très noire, comme il convient à un membre de l'aristocratie radchaai. Bref, c'est une big fat mama à la Gloria Gaynor. Je vous le dis, mine de rien, Leckie s'amuse beaucoup.

Nous apprenons aussi que les liaisons sexuelles sont désignées par l'euphémisme “s'agenouiller devant”, et que de telles relations n'intéressent pas Breq. Car Breq, dans son cœur, est toujours un vaisseau, et si les vaisseaux, et même les stations, ont des sentiments — c'est un thème qui monte en puissance au cours de la trilogie —, ces sentiments sont réservés à leur capitaine. S'il les mérite.

La meilleure SF remet souvent en jeu les frontières de l'humain. Nous les rencontrons ici de plusieurs façons : à l'intérieur de l'humanité, avec le brouillage complet de nos conceptions sur les genres ; au contact entre humains et intelligences artificielles, finalement tout aussi humaines ; et au contact beaucoup plus déroutant avec le fonctionnement mental des Presger, qui transparaît dans l'usage du langage que fait Dlique, un personnage d'interprète humain qu'il faut plutôt considérer comme un esprit Presger dans un corps humain — en première approximation. On aurait voulu qu'il intervienne plus dans le livre, avec des phrases aussi mémorables que “don't dismember your sister, it isn't nice” (p. 146) ; nous aurons l'occasion de nous rattraper dans le prochain volume.

Pascal J. Thomas → Keep Watching the Skies!, nº 79, janvier 2017

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Ann Leckie : la Miséricorde de l'ancillaire (les Chroniques du Radch – 3)

(Ancillary Mercy, 2015)

roman de Science-Fiction

chronique par Pascal J. Thomas, 2017

par ailleurs :

Trilogie Radch, conclusion. Rappelons que l'impératrice Anaander Mianaai est hébergée par une multitude de corps différents, qui voyagent parfois de conserve, me faisant immanquablement penser à la vidéo sur la promenade en bateau des sosies de Saddam Hussein. Le premier volume avait apporté la révélation d'un éclatement en deux factions de la personnalité d'Anaander, avec Breq, notre protagoniste, prenant parti pour celle qui semblait la plus raisonnable. La guerre civile se déroule en coulisses pendant le deuxième volume, entièrement situé dans le système d'Athoek, et consacré à des questions plus sociales. Mais ce deuxième volet se conclut par l'apparition de vaisseaux de guerre qui ne peuvent que signifier l'arrivée dans le système d'Anaander, version dictatoriale et belliciste.

Pourtant, ce troisième acte prend son temps. Nous suivons par exemple une intrigue secondaire sur les problèmes de cœur de Seivarden, qui ne se rend pas compte du mépris aristocratique qu'il manifeste pour son amante, le lieutenant Ekalu — certes, c'est par de telles préoccupations que la trilogie de Leckie se distingue de la majorité de la SF, certes l'évolution du personnage de Seivarden aura un rôle à jouer dans le reste de l'action (que nous ne saurions déflorer). Le lecteur impatient que je suis ronge néanmoins son frein. Breq passe donc du temps à finir de régler les problèmes de relations entre groupes ethniques sur Athoek, tandis que la prêtrise de la Station campe sur des positions conservatrices et lui oppose une résistance gênante.

Mais la grande affaire de ce troisième volume est la reconnaissance comme sujets conscients (et dignes de liberté) des IA des vaisseaux et stations. Premier pas : les débarrasser des codes d'accès privilégiés qui les asservissent automatiquement à tous les exemplaires d'Anaander qui les visitent. Ce que Breq entreprend, même pour des vaisseaux a priori hostiles comme Sword of Atagaris, avec qui elle a eu maille à partir dans le volume précédent. Ledit vaisseau, sans surprise, est plus que méfiant quand la possibilité lui est offerte, doute de sa faisabilité, demande quel prix il lui faudra payer (aucun), s'interroge sur les motivations de son adversaire… je n'ai pu m'empêcher de voir l'échange comme une version inversée du dialogue dramatique entre HAL et l'astronaute venu le débrancher dans 2001 : l'odyssée de l'espace.(1) La motivation de Breq est pourtant claire : elle aussi a été un vaisseau.

Et si soldats et officiers, tout au long de ce volume comme du précédent, sont mus par leurs sentiments au moins autant que par les ordres des supérieurs ou les exigences de l'urgence, vaisseaux et stations ne sont pas en reste. Avec, comme toujours, une ambiguïté entre ce qui relève de la conception judicieuse d'une IA, machine bâtie pour servir, et de ce qu'il faut bien appeler son libre arbitre. Un vaisseau normalement constitué aime son capitaine, mais il en est qui l'agaceront, et d'autres qu'il aimera plus que la moyenne ; une station protège ses résidents, mais n'est pas forcée de dire toute la vérité à tous, ni de traiter équitablement tous les visiteurs qui se présentent. Une interdiction, cependant : “Ships, after all, didn't love other ships.” (p. 134). Comme un tabou sur l'homosexualité batelière, qui pourrait attrister Breq (ou devrait-on dire Justice of Toren One Esk Nineteen ?) : dans son nouveau rôle de capitaine, elle a besoin de l'amour de son vaisseau. Mais Breq est peut-être le seul personnage de toute la trilogie qui s'astreint à effacer d'elle-même tout sentiment. Ou plutôt, tout autre sentiment que son désir de justice (et, sans doute, le culte désespéré du souvenir de son Lieutenant Awn, assassiné sur l'ordre d'un des exemplaires d'Anaander). Un effacement qui se reflète dans la narration faite par Breq, en phrases souvent courtes et aussi objectives que possible.

Ce qui n'empêche pas un humour pince-sans-rire, qui s'introduit comme par effraction dans chaque fissure qui se présente. Les chansons choisies par Breq. Les illusions que peuvent entretenir des personnages sur l'histoire antique : “Didn't Notai ships usually have long names? Like Ineluctable Ascendancy of Mind Unfolding or the Finite Contains the Infinite Contains the Finite?” (p. 57). Breq corrige immédiatement, et explique que ces noms viennent de fictions populaires (et dans notre monde, cela pourrait bien être un clin d'œil de Leckie aux noms de vaisseaux que créait Iain M. Banks dans sa série de la Culture). Enfin, je ne peux m'empêcher de sourire à chaque fois que les soldats s'excitent sur les services à thé et les tenues que porte Breq. On croirait entendre une de ces vieilles gouvernantes qui, forte de son ancienneté dans une riche maison, la régente plus que ses propriétaires eux-mêmes.

Mais les passages les plus délirants du livre sont les répliques du traducteur Presger, Zeiat. Zeiat a remplacé Dlique, ou, comme elle le dit, croyait qu'elle était Dlique, et a pu devenir Zeiat une fois qu'on lui a dit que Dlique avait été tuée (un des épisodes tragiques du deuxième volume). Et Zeiat, malgré sa forme humaine, n'est pas humaine : il faut la voir comme une sorte de machine biologique construite par les Presger pour communiquer avec les humains, et dont les répliques et les actes sont toujours imprévisibles et décalés. Comme souvent, le statut de l'humour en Science-Fiction est source de doute : ce que dit Zeiat est peut-être absurde, ou peut-être une fenêtre sur la conception du monde qu'ont les Presger, dont il est clair que la puissance surpasse tout ce que les humains ont pu bâtir. Je vois, aussi, dans ce choix du rôle-clé accordé à la figure du traducteur, un signe supplémentaire de l'importance que Leckie accorde aux questions de langue et de passage de l'une à l'autre, régulièrement signalés dans le cours du récit (quand, par exemple, le jeune Uran s'exprime en Radchaai avec des idiotismes Delsig rendus mot à mot).

On s'en doute, le livre (et la trilogie) vont se terminer par une confrontation avec Anaander, qui se montre fidèle à sa réputation de cruauté irréfléchie. Le lecteur impatient sera finalement récompensé par son quota de suspense, d'action spatiale, et de bagarre extraordinaire. Et, plus important, de finesse politique, qui tient compte de tous les éléments parsemés au cours du récit. Seul petit regret : que l'humanité ait besoin de la présence menaçante de ce deus ex machina que sont les Presger pour progresser. Et que la conclusion laisse autant de pistes à creuser. Non, finalement, ce n'est pas un regret. Aucune histoire n'est jamais complètement finie, et celle-ci continuera, dans les pages d'un autre roman ou pas, qui sait.

Bibliographie de référence pour les citations :
  • Ann Leckie: Ancillary Justice, Ancillary Justice & Ancillary Mercy (New York, NY: Hachette/Orbit, 2013, 2014 & 2015).

Pascal J. Thomas → Keep Watching the Skies!, nº 79, janvier 2017


  1. Ou de la scène analogue dans la nouvelle de Stanisław Lem, "le Marteau", parue quelques années auparavant.

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