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KWS nº 31-32, mai 1999

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Orages en terre de France
roman de Science-Fiction
Michel PAGEL
Fleuve noir, collection "S.-F. Métal", nº 48, juillet 1998, 192 p.
(première édition : Fleuve noir, 1991, collection "Anticipation" nº 1851)

Compte rendu de lecture : Pascal J. Thomàs

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Imaginez que la Guerre de Cent ans en dure six ou sept cents — en fait, qu'elle n'ait jamais cessé. Les troupes du roi d'Angleterre occupent par intermittences des territoires aux franges occidentales du continent, de la Gascogne à la Picardie en passant par le bas-Poitou, et le conflit n'est jamais loin des préoccupations des gens, fussent-ils civils.

Dans trois des quatre textes d'inégale longueur dont le livre se compose, les protagonistes sont d'ailleurs des civils — ou un soldat en permission ; et celui du quatrième est un déserteur, soldat en perdition voulant retourner à la vie civile. Ailleurs s'entrecroisent les destins de Clément Ader, inventeur contrarié (en 1991, mais toujours à Toulouse !), d'un jeune homme dont la mère est artificiellement maintenue en vie, d'un influent prédicateur télévisuel et d'une femme envoyée pour le séduire. On perçoit les grands traits d'une société où sabre et goupillon s'entendent comme larrons en foire, mais — et ça me déçoit personnellement — peu de temps est consacré à la question des racines de cette société. Il est vrai que les deux cents pages d'un Fleuve Noir ne laissent guère d'espace pour cet exercice.

À l'époque de la Guerre de Cent Ans, il n'existait pas d'idée de nation française (et encore moins anglaise) ; deux dynasties également francophones se disputaient le pouvoir sur le continent à l'aide d'armées en bonne partie mercenaires, aux origines fort diverses. La naissance d'identités nationales n'est venue dans notre monde que beaucoup plus tard (disons vers les XVIIIe-XIXe siècles), et a suivi des frontières plus politiques que culturelles [1]. Dans le XXe siècle d'Orages…, tous les habitants du continent se décrivent comme français, en dépit des frontières mouvantes (ce que ne faisait pas le héros de Cette Terre de Michel Jeury, Périgourdin et loyal sujet de l'Empire Britannique). Les Toulousains d'Orages… parlent français, alors que la structure politique un peu archaïque esquissée par les récits ne semble pas se prêter à la vaste entreprise politico-linguistique qui, dans notre monde, a changé la langue du peuple entre 1870 et 1940. Plus étrange encore, les Anglais parlent anglais (ce qui suppose que la construction de la nation correspondant au Royaume d'Angleterre ait ignoré ses territoires d'Outre-Manche), et les Continentaux parlent, au lieu de leur gascon ou de leur gallo d'origine, une langue que le pouvoir du roi de France n'aurait pourtant pu imposer qu'en pointillé. En dépit des fluctuations de la frontière, les Alsaciens, par exemple, n'ont jamais cessé de parler alsacien (jusqu'à une date récente tout au moins).

Curieusement, c'est dans le texte le plus court du recueil, "Bonsoir, Maman", qu'affleurent le plus nettement ces contradictions. Au cours d'une altercation avec son père, le protagoniste, un jeune Vendéen qui porte l'uniforme anglais, se rebiffe violemment devant l'épithète qu'on lui accole : « Quoi, collabo ? (…) T'es né français, d'accord. Et alors ? Tes parents, ils étaient anglais, non ? Et ils vivaient ici aussi, non ? » (p. 70). Au gré des situations, et malgré quelques oripeaux féodaux, la société présentée tient de notre époque (l'essentiel de la technologie présentée, à part l'aviation), de la deuxième guerre mondiale (les “collabos”), et surtout du XIXe siècle, cet apogée de l'idée de nation qui culmina catastrophiquement dans la Première Guerre Mondiale.

Si la loyauté des frontaliers au roi de France est sans faille, cela doit sans doute plus à leur religion qu'à leur appartenance nationale, car le conflit politique se double d'une guerre de religion entre Église catholique et Église anglicane — nous voici plongés dans un autre siècle, le XVIe, date de séparation entre Rome et les Anglicans (l'auteur aurait pu, par souci de symétrie, postuler une Église gallicane — après tout son histoire se détache de la notre dès avant le Grand Schisme, avant même l'extinction complète des hérésies dualistes d'Occident). L'antagonisme religieux est tel que, quand un village tombe, les premiers civils exécutés sont les ecclésiastiques. Notre époque connaît plus d'un conflit où les appartenances religieuses prennent valeur d'appartenances nationales (Ulster, Bosnie…), mais dans ce cas les hiérarchies elles-mêmes restent en retrait. L'Église catholique de la Terre de France est tentée par la théocratie, et rappellerait plutôt celle d'Espagne à l'époque de la guerre civile. Je me crois néanmoins fondé à me plaindre d'une sorte de déficit théologique ; il aurait été plaisant, par exemple, d'exploiter le fait que le lieu de naissance de l'Inquisition fut Toulouse, et de faire brûler Clément Ader place du Salin au lieu de le faire guillotiner place du Capitole. Pécadilles, certes. Plus sérieusement, comment croire que le vol humain puisse être traité comme une hérésie (par les deux côtés) alors qu'on autorise des machines à résurrection ? Il me semble que le Paradis relève, beaucoup plus que le ciel, du domaine du sacré.

L'approximation théologique se trahit donc dans la situation sociale et le caractère de Frédéric d'Arles, télévangéliste et terreur des puissants. Outre que sa position et son mode d'action relèvent de la société américaine actuelle, marquée par l'éparpillement des Églises protestantes, et non d'un pays catholique bien tenu en main, son profil psychologique me semble taillé à la serpe. Inflexibilité et refoulement, certes, ne sont pas inconnus chez les hommes de robe, mais on est loin de la subtilité d'un Gene Wolfe ou d'un Valerio Evangelisti.

Pourtant Frédéric d'Arles est lui aussi un personnage attachant, parfois touchant, comme tous les protagonistes du livre, quels que soient par ailleurs leurs défauts. Si l'arrière-plan historico-religieux souffre d'un manque de cohérence, le livre reste prenant d'un bout à l'autre, malgré une structure qui tronçonne les enjeux dramatiques. Pagel, s'il bricole l'histoire, ne déçoit jamais pour la vérité des émotions et la vie et les drames de ses personnages. Nous avons ici l'œuvre d'un écrivain en pleine possession de ses moyens. Je l'avais manquée lors de sa première sortie : n'en faites pas autant aujourd'hui.

Pascal J. Thomàs

[1] Sauf dans le cas de l'Italie, ou des pays créés ou re-créés par le traité de Versailles, enfant idéologique du XIXe siècle.

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Document : Quarante-Deux/Keep Watching the Skies! nº 31-32, mai 1999/Compte rendu de : Orages en terre de France
Création : mardi 1er juin 1999
Dernière modification : lundi 5 janvier 2004