KWS : comptes rendus de lecture sur la Science-Fiction

Romieg Jumèu : Nòvas d'autra part

nouvelles policières, fantastiques et de Science-Fiction inédites en français, 2015

chronique par Pascal J. Thomas, 2016

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Ce recueil se compose de vingt nouvelles, souvent brèves, sans toutefois arriver à l'ultra-condensation dont Fredric Brown avait fait sa marque de fabrique. On penserait plutôt à Jacques Sternberg. Un peu. Mais en provençal. Jumèu pratique un peu le policier, un peu la Science-Fiction, et avant tout un Fantastique aux couleurs de l'insolite.

Parfois aucun élément surnaturel n'intervient, comme dans "l'Òme vestit de pòussa", vignette dans laquelle le personnage éponyme, et aussi anonyme que la poussière qui le revêt, explique que bien qu'il respire, il est, faute de passion, mort du dedans.

Les récits policiers du recueil mettent en scène des personnages un peu plus développés que dans la plupart des autres, pétris de passions perverses, comme ce jeune homme qui, témoin du meurtre d'un homme par sa femme longtemps maltraitée, veut dans "lo Testimòni" la faire chanter pour lui extorquer son amour.

On me permettra de me focaliser sur les genres qui nous motivent le plus. Quand Jumèu s'aventure dans la SF, la satire ou les sentiments ne sont jamais loin. "Lei Sabatas de Jason" est le portrait cynique d'un jeune homme qui ne sait parler qu'aux machines, et leur confie ce qui lui tient le plus à cœur : le choix de ses vêtements. Est-ce d'ailleurs complètement de la SF ? On y est plus franchement avec "lo Clòne", copie artificielle commandée pour permettre à son nouveau propriétaire de s'enfuir de son mariage. Mais des trois textes relevant du genre, le meilleur est sans doute "Izòr", la triste histoire d'un Chien d'État (loyauté d'un chien, corps d'un homme, un policier idéal, chargé de faire respecter la loi de régulation des sentiments) qui, enquêtant sur un mari volage, tombe amoureux de l'épouse délaissée, et se voit lui-même emprisonné. Rien ne viendra atténuer son désespoir ; nous devons nous contenter d'un aperçu détourné d'un futur déshumanisé.

Le reste des nouvelles se situe dans une Provence urbaine, entre Avignon, Marseille, Aix et Arles, et dans une sorte de crépuscule entre spectre et réalité. Les récits se déroulent souvent (quand un horaire est spécifié) le soir ou la nuit, les personnages se retrouvent face à des reflets effrayants d'eux-mêmes, comme "Leon Timberle", le croque-mort qui doit tuer physiquement l'incarnation de ses rêves de jeunesse, ou le protagoniste de "la Nuèch avinhonenca", qui entre dans une maison hantée, à la Malpertuis, peuplée des images mythologisées de ses propres problèmes.

Souvent, plus qu'à de simples rêves ou souvenirs, les personnages, qui sont peintres ou écrivains, sont confrontés à leurs créations qui prennent vie, ou les obsèdent. Variation sur ce thème, dans "lo Musèu", une collection est consacrée aux toiles d'un seul peintre (inconnu) qui ne peignait que son amante (mariée, on l'apprend, à un officier souvent absent), et le conservateur du musée finit par tomber victime de l'obsession qui avait consumé l'artiste un siècle auparavant. À plusieurs reprises, nous avons affaire à des écrivains qui font la désagréable rencontre de leurs propres personnages ("lo Revenent", "Ròsa Mar", "lo Castèu negre"). Ça tourne au procédé. Que la création soit le thème favori des créateurs, on peut le comprendre, mais à la mettre en scène de façon trop explicite, on risque l'accusation de nombrilisme.

Si la langue de Jumèu est souple, elle ne brille pas et la description de ses personnages reste souvent superficielle. Sans que son propos soit bien novateur, il y a un certain plaisir à se perdre avec lui dans l'entre-deux et la lumière incertaine.

Pascal J. Thomas → Keep Watching the Skies!, nº 78, août 2016

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