KWS : comptes rendus de lecture sur la Science-Fiction

Stéphane Przybylski : le Château des millions d'années (Tétralogie des Origines – 1)

Stéphane Przybylski : le Marteau de Thor (Tétralogie des Origines – 2)

histoire secrète, 2015

chronique par Éric Vial, 2016

par ailleurs :

En prenant les devants, la quatrième de couverture du premier volume interdit en théorie, et sauf prétérition comme ici, de dire qu'Indiana Jones rencontre les X-Files. Dommage, parce que c'est bien l'impression globale. Ceci sur fond formel de thriller, c'est-à-dire que les séquences, assez brèves, sont entrecoupées d'indications de lieu et de date, lesquelles ne sont pas toujours inutiles — à cause de flashbacks, plus quelques rares bonds en avant de quelques années, même si pour l'essentiel on est à la veille de la Deuxième Guerre mondiale.

Même si ce n'est pas la vocation de KWS, il est difficile de ne pas parler de l'aspect roman historique. Et puis on ne se refait pas. Et puis il y a plutôt du bien à en dire. Ici, pas de fiches préfabriquées comme c'est trop souvent le cas, mais des notations plutôt bien intégrées à l'histoire, en particulier sur la politique nazie au Proche-Orient, plus précisément en Irak, et les manipulations-instrumentalisations réciproques. Sur le fait que la modernité de l'armée allemande de 1940 est aussi largement un mythe qu'elle était majoritairement hippomobile. Sur les itinéraires individuels qui ont mené au parti nazi, aussi, entre les illusions, les idéaux frelatés mais puissants et très anciennement ancrés, et les avantages personnels qui aident à ne pas se poser de questions, depuis l'efficacité de l'uniforme sur les demoiselles ou la possibilité pour une petite frappe de se venger de toute autorité, des instituteurs aux juges, jusqu'à la construction d'une carrière universitaire en agitant des pseudo-sciences et en profitant de la mise à l'écart (au “moins pire”) de vrais chercheurs. Sur les règlements de compte et chausse-trappes au sein même du nazisme, à commencer bien entendu par ceux entre les services de renseignement militaires traditionnels (l'amiral Canaris est l'un des personnages) et les SS. Dans le deuxième volume, on peut ajouter par exemple le goût de certaines “élites” aristocratiques britanniques pour le nazisme, sur fond d'anticommunisme apocalyptique et de « peur du monde moderne, industriel, qui condamnait les usages et les modes de vie hérités du système féodal ».

Tout ceci contribue par ailleurs à brouiller les pistes, à compliquer sinon les personnages du moins les jugements, et à mettre le lecteur en perpétuel porte-à-faux : le personnage principal, vers lequel irait en principe la sympathie du lecteur, est un proche de Hitler depuis presque la première heure, en tout cas de la vie politique d'icelui, et on est amené à comprendre (au sens fort) son itinéraire d'ancien enfant de troupe monté en grade grâce à la guerre, bloqué à la paix dans sa carrière par les limitations de l'armée allemande imposée du fait du traité de Versailles et par les priorités que s'arroge une autre “élite” aristocratique que celle sus-évoquée, plutôt prussienne cette fois, le même se retrouvant dans les corps francs à Munich, de là dans le putsch “de la brasserie” et sauvant la vie d'Hitler en lui faisant échapper à une balle — il faut bien expliquer à la fois l'importance d'un personnage totalement inventé et son autonomie, sa liberté voire sa relative impunité, alors que (sympathies du lecteur obligent, tout de même) il s'éloigne de plus en plus du nazisme, ne s'y rattachant que par l'idéologie du combat, et, alors qu'il a été remis dans le circuit militaire et envoyé infiltrer les services de Canaris, servant très tôt, volontairement ou non, d'agent double pour intoxiquer ses commanditaires. On ne tordra pas trop le nez devant le héros déplaisant — après tout, c'est d'une certaine façon le statut de Nicolas Eymerich chez Valerio Evangelisti ; on passera sans doute aussi sur les restes d'idéologie implicite qu'il conserve, entre violence et égocentrisme, soit qu'il soit bien agréable de se projeter sur ce qui est en fin de compte un surhomme nietzschéen de bazar (tant pis pour le pléonasme), soit qu'un recul instinctif fasse se demander quelles catastrophes épouvantables et odieuses permettent d'assumer, même en s'en démarquant, des valeurs supposées “positives”. Par ailleurs, d'utiles piqûres de rappel permettent d'éviter au lecteur de se laisser bercer par trop de fascination, entre vertige inavoué du mal et présence cachée des susdites valeurs : rappel du projet largement entamé de liquidation des Polonais et des Slaves en général au nom de l'espace vital, et aussi liquidation des malades mentaux et des handicapés — s'il n'est pas question de la Shoah en tant que telle, pour de simples questions de chronologie, le deuxième volume montre une application des lois de Nuremberg (du point de vue de la population non-juive, mais non pas à l'avantage de celle-ci, aspect certes mineur au regard du grand massacre, mais souvent oublié, et qu'il n'est peut-être pas pédagogiquement inutile d'évoquer) et comment un dingue clinique avéré a, parce que ses délires ont rencontré des divagations officielles, droit de vie et de mort sur les internés de camps qui ne sont pourtant pas encore, à cette date, d'extermination.

Ajoutons, pour ce qui est des héros déplaisants, que l'on suit dans le deuxième volume des gens peu sympathiques mais que le hasard et leur lieu de naissance place du bon côté de l'Histoire et de l'humanité, un militaire britannique aperçu auparavant dont on découvre que c'est un adepte de la torture, un homme des services secrets américains dont les opinions auraient peu déparé chez l'ennemi tant il est antisémite, nostalgique du Sud esclavagiste et heureux de « s'affranchir des règles de la démocratie », et que certains procèdent à des liquidations dans leur propre camp avec la même froideur d'un côté et de l'autre. Il me semble qu'une des forces de ces volumes est de tenir à la fois le refus du manichéisme au plan individuel et le refus de l'équivalence de toutes les causes — les pires causes peuvent happer des gens tout à fait estimables (même si les valeurs guidant l'estime peuvent être sérieusement interrogées, ce qui est une autre histoire — par ailleurs ce n'est évidemment tenable ni toujours ni partout), et d'excellentes pouvant être servies par des personnages odieux : si le premier cas peut perdre les personnes concernées, le second ne saurait les justifier — à l'inverse, un individu ne sauve ni ne condamne ce dans quoi il est pris.

Ceci dit, il ne s'agit pas de cours d'Histoire ni même de morale appliquée, mais de roman. À peine fera-t-on la fine bouche à propos de quelques scènes d'action (en particulier une poursuite en Italie) décrites de façon sans doute un peu plate, comme si il était laissé au lecteur ou à un futur metteur en scène (mais il y aura un vrai problème de budget) le soin de leur donner de la chair. De colorier en quelque sorte. Mais outre que l'on est en droit de ne pas considérer cela comme un problème et qu'on peut très bien faire le travail de complément dans sa tête (c'est tout de même vaguement le principe de la lecture), c'est très loin d'être le cas général. Ceci alors qu'il se passe beaucoup de choses, et, entre l'action proprement dite et les flashbacks resituant les personnages, dans des décors fort multiples, de l'Irak à Berlin et Berchtesgaden, en passant par Beyrouth, Santorin et Naples, plus l'Espagne, l'Angleterre, la Bibliothèque du Congrès et le désert du Nevada, les cerisiers japonais en fleurs et les pyramides précolombiennes. Plus la mer, commode linceul. Et que tout est raconté avec une redoutable efficacité, avec retours en arrière, explications différées, événements décrits successivement de différents points de vue (parfois de celui sinon de Sirius du moins d'extraterrestres, et parfois aussi bien sur le moment qu'a posteriori), ce qui a la double vertu, d'abord de permettre le mélange de l'identique et du différent qui est l'un des moteurs du plaisir en matière de littérature populaire, ensuite de donner au lecteur une sympathique sensation de supériorité sur des protagonistes qui ne savent qu'une partie de ce que lui sait. Plus les cas où il devine avant eux, parce que c'est la simple logique du récit ou parce qu'il a vu les X-Files. Et les cas où ils se trompent joyeusement, pensant que ce qu'ils vivent a un rapport avec le projet Manhattan, la bombe atomique et tout ce qui s'ensuit, ce qui n'est peut-être pas tout à fait faux, mais de façon nettement plus indirecte qu'ils ne le pensent. Plus les cas où l'on connaît la suite pour des raisons historiques, quand il est question de Rudolf Heß et qu'on devine que par la suite pourrait être “expliquée” l'équipée qui le mena en Angleterre en pleine guerre. C'est raconté avec aussi, il faut l'avouer, quelques grosses ficelles, voire des câbles de marine, qui font partie du plaisir et rappellent les astuces de base du feuilleton — la découverte opportune d'un souterrain résolvant un problème tactique épineux, ou la chute à suspense, comme avec la fin du deuxième volume, si emblématique qu'on peut la recopier sans spoiler (pour la suite, attendre le troisième tome) : « Geoffrey Carter se tourna vers la lumière. Ce qu'il vit le pétrifia d'horreur. ».

Et ce qui est supposé nous intéresser, à KWS ? Il y en a. Comme il y a de la pomme chez les Tontons flingueurs. Même si ce n'est peut-être pas l'essentiel, même si c'est tout le moteur de l'action. Et si c'est, jusqu'à preuve du contraire et sauf surprise dans les albums ultérieurs, passablement rétro, mais consciemment tel et tout à fait congru à l'époque (re)présentée. Avec en prime un clin d'œil : lors d'une halte dans la bibliothèque privée d'une adolfolâtre, un personnage non moins nazi tombe sur un roman alors récent, et sur un passage où il est question des « lisières de la sauvagerie » — il s'agit du Seigneur des anneaux. Mais il ne s'agit pas de cela. Les quatrièmes de couverture parlent de découverte archéologique dans la vallée d'un affluent du Tigre. Les références au Matin des magiciens laissent imaginer à raison qu'il va être question de diverses fantasmagories. D'Histoire secrète, ce en quoi on ne se trompe pas, y compris dans ce cas pour ce qui est de la disparition de civilisations précolombiennes. De “machins” aussi, façon Hyperborée et autres fantasmagories pour société de Thulé, et on ne se trompera pas non plus. On y ajoutera des armes extraordinaires, du genre à transformer quelqu'un en surhomme mais aussi, selon un principe solidement ancré, de le condamner par la même occasion. Et des extraterrestres qui peuvent être aussi bien assez favorables à l'humanité que prêts à l'exterminer pour se faire de la place.

En dire davantage serait franchement spoiler. À propos d'un thriller, ce serait regrettable. D'autant qu'on aime ou on n'aime pas le genre, qu'on supporte ou on ne supporte pas un certain type de personnages et d'ambiguïtés, mais qu'à travers même les câbles de marine et le kitch assumé (reconstitution du passé oblige), le thriller est tout à fait réussi… Et que les amateurs auront toute raison d'apprécier, et même d'en redemander — ce qui tombe bien puisque, comme l'indiquent les sous-titres, on n'a là que les deux premiers tomes d'une tétralogie…

Éric Vial → Keep Watching the Skies!, nº 78, août 2016

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