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Philippe Curval : livre d'or, version 2.0

Histoire romaine

Voir le dernier Romain à son dernier soupir…

Pierre Corneille

Le Romain se leva de sa couche, s'étira, bâilla, se frotta les yeux. Une fois réveillé, il alla consulter le calendrier : c'était chez lui devenu un rite.

An 29 avant Jésus-Christ.

[gravure numérique de l'auteur]Pour la centième fois, Caïus Flavius se demanda ce que cela pouvait signifier et qui était ce Jésus au nom duquel le calendrier avait été réformé.

Certes, depuis dix ans, des choses bien étonnantes avaient bousculé son univers familier, mais de toutes, celle qui l'intriguait le plus, c'était ces quelques syllabes énigmatiques.

Il fit couler l'eau chaude et, bientôt put se plonger avec délices dans le liquide parfumé que contenait la baignoire de cristal ; il demeura ainsi, béatement, plusieurs heures à mariner dans le caldarium.

Ses biens prospéraient. Caïus n'avait rien d'autre à faire pour assurer son existence que de passer de temps en temps au siège de la société Futurus S.A. et d'y toucher une partie de ses confortables dividendes. Son père, Flavius Conctator, avait eu la riche idée de distraire quelques milliers de talents du patrimoine familial pour les confier à l'homme — qui passait alors pour fou —, qui s'était révélé par la suite comme le plus grand génie de l'époque : le célèbre Lucullus. Depuis, les actions de la compagnie avaient grimpé en flèche. Actions, ce nom aussi était inconnu il y avait dix ans. Oh ! dieux, mais pourquoi Lucullus avait-il réformé le calendrier ?

Caïus sortit de sa baignoire, se sécha et descendit sur le Forum pour y bavarder avec quelques-uns de ses amis. La place publique, c'était la seule partie de Rome qui n'eût pas été rasée pour être reconstruite. Quel plaisir de s'y promener à pied, sans que le bruit des voitures vous incommodât ! Certes, ces engins étaient fort pratiques pour se déplacer — vers Ostie pour y nager par exemple. Mais que l'on était aise, lorsqu'on ne les employait pas, d'être débarrassé de leur pestilentielle odeur de naphte. Horace était devenu l'auteur favori de Caïus Flavius depuis qu'il s'était élevé contre la modernisation du Forum, sa mise aux normes actuelles. Grâce à lui, le proconsul avait rejeté l'autorisation d'y laisser circuler les automobiles.

Bien que ce Romain-là fût un des principaux actionnaires de la société d'exploration temporelle, il n'en connaissait aucun des secrets. Cet état de choses l'avait toujours irrité. Mais Augustus était Augustus et personne n'y pouvait rien changer. L'Empereur avait exigé le secret absolu sur Futurus S.A., aux activités des plus mystérieuses. Lucullus n'avait d'ailleurs fait aucun effort pour que le fils de son meilleur ami entrât en faveur auprès de l'Imperator et participât au conseil des Six. Une place enviée, car le conseil avait le privilège de prendre les décisions à tous les niveaux de l'entreprise, y compris la répartition des excédents de recettes. Nulle information, rien de ce que les explorateurs ramenaient de leurs missions n'était livré au public sans l'autorisation de ses membres. Aucune fraude n'était possible.

Caïus savait seulement que l'on ne s'aventurait pas au-delà de l'année 1966 après Jésus-Christ. Des raisons inconnues s'opposaient à ce que l'on dépassât cette date ; raisons impératives car toute dérogation semblait sanctionnée sans pitié. Quelques fraudeurs plein d'astuces l'avaient payé de leur vie aux jeux du stade. Il savait aussi que les résultats des premiers voyages de Lucullus n'avaient pas été divulgués. Augustus lui-même n'avait pas réussi à arracher le moindre renseignement à propos de ces incursions dans l'avenir, ce qui cachait avec certitude une masse d'énigmes encore plus troublantes que des secrets d'état.

Sur le Forum, les conversations allaient bon train. On parlait de la prochaine mise en vente de machines nommées hélicoptères, qui volaient à une vitesse trois fois supérieure à celle des automobiles. Le peuple n'en était guère impressionné ; depuis ces dix dernières années, on lui avait apporté tant de douceurs, tant de moyens d'améliorer son existence qu'il ne s'étonnait plus de rien. Peu de gens comprenaient le fonctionnement de la plupart des ustensiles qu'ils achetaient, — ce qui occasionnait un incroyable gâchis —, mais les actionnaires de la Compagnie y trouvaient leur compte en voyant accroître leurs dividendes grâce au doublement des ventes.

Une marchande ambulante passa sur la place en criant :

« Ice-cream sodas, ice-cream sodas ! »

L'interlocuteur de Caïus Flavius en acheta un pour se rafraîchir, car la chaleur de ce plein été lui avait desséché la bouche. Un bavard intarissable.

« Ne pensez-vous pas, Catilina, que le nom de ce produit est bien barbare ?

— Mon cher, en manquant d'esprit d'ouverture, vous retardez singulièrement sur votre siècle. Peut-être ce qui vous a empêché de faire partie du conseil dont votre père fut un des principaux fondateurs.

— Calomnie sans fondement ! Rien ne m'empêchera de penser que cet Aïsscrimssoda n'est qu'une invention sans avenir. Je préfère les sorbets à la glace alpine. »

La conversation en resta là, car Caïus n'aimait pas qu'un de ses clients lui rappelât son évincement du conseil. Il se leva et se dirigea vers les immeubles modernes sur la rive gauche du Tibre, dans le quartier neuf du Trastevere où son garage était situé.

Au volant de sa Ciceron grand sport (les petits-fils du célèbre orateur avaient donné leur nom à la marque), notre Romain cingla vers Capoue dont il appréciait plus que tout les délices.

Peu soucieux de ce qu'il dépensait, son souci principal visait à jouir le plus possible de la vie. Après tout, pourquoi se poser des problèmes qu'il ne pourrait jamais résoudre faute de données suffisantes ?

Deux jours plus tard, Caïus Flavius rentrait à Rome. Ce soir-là, les jeux du cirque revêtaient un caractère exceptionnel : pour la première fois dans les annales de la ville, des Chrétiens seraient livrés aux fauves. Nul ne savait d'où provenaient ces Chrétiens, de quelle sorte de peuplade primitive ou d'espèce d'animaux singuliers ils relevaient, mais personne n'avait pu échapper à la monstrueuse campagne, réalisée à cette occasion par l'agence de publicité du gouvernement. Depuis son lancement, trois semaines avant, la curiosité du peuple romain n'avait cessé d'amplifier.

La foule se pressait autour du Colisée, reconstruit récemment pour cent mille personnes, avec toit découvrable. Sous le ciel clair, scintillant d'étoiles entre les sept collines, le stade rayonnait de sa blancheur de marbre. Piétinant d'impatience, les longues files de spectateurs soulevaient la poussière. Le peuple rêvait de s'asseoir enfin sur les nouveaux gradins de caoutchouc mousse dont on disait merveille.

Caïus Flavius possédait sa loge réservée ; il s'y glissa par un couloir privé dont il avait la jouissance, de pair avec certains des plus importants notables de la ville, et s'y assit en proie à l'impatience.

Bientôt, dans la loge voisine, il vit entrer les membres du conseil des Six, y compris Augustus que la foule acclama joyeusement. On commença la séance par l'habituel combat de gladiateurs ; puis sur le vaste écran panoramique circulaire soudainement dressé, on projeta une de ces mortelles bandes à grand spectacle sur les Égyptiens dont la production cinématographique romaine était submergée.

Enfin Lucullus se leva :

« Peuple de Rome, nous te présentons pour la première fois dans l'arène : “Les Chrétiens parmi les fauves”. Un spectacle inédit d'une importance considérable pour ceux qui font aujourd'hui partie de cette assemblée. Leurs noms resteront gravés pour des siècles dans les annales de notre cité. Mais je cède la parole à notre Imperator qui t'expliquera le brûlant intérêt de cet événement.

— Peuple romain, nous célébrons ensemble un jour essentiel pour notre avenir. Moi, le Dieu vivant sur la terre, l'Empereur du monde civilisé, j'ai tenu à flétrir devant toi les agissements futurs des disciples de Christ. Tu ne sais pas encore ce qu'ils symbolisent, mais ce sont eux qui dans les siècles futurs ont osé nier ma déité et même celle de Jupiter, notre maître à tous. Il n'existe pas encore de Chrétiens. C'est une bonne chose. Grâce à cette mise à mort, j'espère que nous ne les connaîtrons jamais, si tu le souhaites avec moi. Aussi ai-je fait capturer à quelques siècles de nous, une douzaine d'habitants des lointaines provinces du Nord, qui pratiqueront cette religion. Ils sont tous baptisés — que dis-je, oh ! profanation ! — Je les ai amenés, chargés de chaînes, pour te montrer comment on doit châtier ces impies. Si ce jeu te plaît, peuple de Rome, alors seulement je t'exposerai les dangers auxquels nous avons échappé. Et si tu m'acclames, je t'annoncerai mes intentions pour l'avenir. »

On vit arriver des hommes et des femmes vêtus de toges diaphanes, jeunes vierges graciles aux cheveux blonds et solides gaillards au poil noir ; peu après, les fauves furent lâchés ; les Chrétiens furent rapidement tués et dévorés sous les yeux de la foule hurlante. Caïus Flavius ne sut dissimuler une moue dégoûtée après ce carnage. Pire, il tint des propos désabusés à ses voisins de tribune qui firent la sourde oreille. L'un d'eux lui pinça le gras de la hanche pour qu'il se taise.

En effet, Augustus venait de se lever :

« Ce jeu te plaît-il, peuple de Rome ? »

Un délire de joie répondit à ces mots, les cris de la foule déchaînée amplifiaient la joie explicite de l'Imperator.

La vue du sang plaisait toujours aux Romains. Surtout depuis que les batailles se gagnaient sans difficultés grâce aux armes nouvelles et que le courage et l'ardeur des soldats ne pouvaient plus se satisfaire en taillant les victoires dans la chair et le sang des ennemis.

« As-tu vu le peu de résistance et de courage avec lequel ces Chrétiens sont morts ? »

Tous les spectateurs se levèrent, dirigeant le pouce vers le bas.

« Aussi ai-je décidé, reprit Augustus, que notre grande civilisation ne saurait supporter la présence de ces hommes pusillanimes, de ces hérétiques qui prêchent la mort de nos dieux. Les Chrétiens menacent notre empire dans le futur. Malgré toutes les expéditions que j'ai montées pour les vaincre, ces impies ont toujours échappé à l'holocauste. Car, leur religion est sournoise, elle s'étend telle une épidémie dont les victimes seraient heureuses de devenir malades. Aussi je te propose, peuple romain, de nous transporter tous ensemble à travers le temps, pour rejoindre le passé glorieux de nos pères, sans connaître un avenir infamant et peu digne de notre puissance.

« Nous te suivrons, Augustus, cria la foule. »

Et la foule en liesse s'écoula hors du Colisée, tel un fleuve brûlant.

Dans les jours qui suivirent, un bureau de contrôle fut organisé. Les Romains, par familles entières, s'y inscrivaient et par groupes de cent étaient renvoyés dix ans auparavant.

Caïus Flavius suivit l'exemple, car, s'il n'avait pas l'esprit moutonnier, la douceur de son existence l'avait rendu pusillanime. Grâce à ses appuis, il lui fut possible de voyager dans une cabine personnelle. Il retrouva son père, mort depuis deux années, en 39 avant Jésus-Christ, redaté : An 0.

Ainsi il ne connaîtrait pas ce Jésus, ni ses disciples. Tout s'éclairait maintenant : si Lucullus et le conseil des Six avaient réformé le calendrier et compté les années à partir d'une date future, c'est qu'ils espéraient bien éviter d'atteindre cette date. De cette manière, la plus grande gloire d'Augustus ne se ternirait jamais. Le monde romain ignorerait l'affront de voir ses dieux supplantés et sa domination contestée. Le soleil ne se lèverait pas sur l'avènement de l'ère chrétienne.

Cependant, ce retour en arrière ne manqua pas de provoquer des incidents d'une logique contestable. Caïus, qui avait retrouvé son père, Flavius Conctator, en parfaite santé, alors qu'il l'avait vu trépasser plus de deux ans auparavant, le vit mourir une seconde fois. Puis, quand le retour vers l'an 0 fut décidé par les autorités, dix ans plus tard, son fils le redécouvrit toujours aussi vaillant.

Après trois étapes similaires, ce petit jeu commença à le lasser. Caïus ressentit même un début d'écœurement à se faire embrasser par ce vieillard trépassé qui lui donnait des ordres comme à un enfant. La bataille d'Actium avait été remportée trois fois à des dates différentes selon les besoins politiques nouveaux, avec des armes de plus en plus perfectionnées. Certains chuchotaient qu'on allait employer une bombe, qualifiée d'atomique, et qui paraissait-il, supprimerait la nécessité de gagner une fois supplémentaire cette guerre de conquête.

La veille de la cinquième mort de son père, Caïus Flavius trouvait la vie de plus en plus insipide. Il souffrait de le voir se substituer à lui pour diriger les affaires familiales, le privant de dilapider librement son patrimoine. Âgé de cinquante ans, il se préparait à son quatrième bond en arrière dans le temps.

Caïus songeait au suicide. Pourquoi ne pas laisser la place à son double moins vieux de dix ans, qu'il allait fatalement retrouver dans le passé ? D'ordinaire, à chaque voyage de retour, ces corps excédentaires étaient liquidés. Leur présence intempestive et parfois gênante aurait perturbé une situation déjà difficile. Ces petits meurtres en famille donnaient lieu à un commerce lucratif. Peu de gens, en effet, avaient le courage de se tuer eux-mêmes de sang-froid. Des mercenaires se faisaient payer fort cher pour accomplir une raisonnable mais terrifiante mission. Caïus rêvait d'inverser les rôles. Il transmettrait toutes ses connaissances à celui qu'il nommait, faute d'un prénom mieux approprié, Caïus junior. Ce dernier, plus expérimenté, saurait éviter les pièges où il était tombé, agir avec habileté pour entrer au Conseil des Six et connaître tous les secrets de Futurus S.A. Mais ce jeune homme-là, qui serait-il vraiment ? Et lui, une fois mort, rejoindrait-il l'Olympe, ou ce lieu utopique promis aux Chrétiens après leur décès, d'après les ultimes tuyaux qu'il avait recueillis.

Caïus renonça. Peut-être avait-il découvert une idée plus astucieuse.

Quelquefois, au cours des transbordements dans le passé, des hommes disparaissaient : erreurs d'aiguillage. On chuchotait qu'ils filaient vers l'avenir.

Toujours tenaillé par le désir de savoir qui serait Jésus-Christ ; il s'adressa à l'un des Six dont il se savait aimé.

« Ces erreurs, ces disparitions, en êtes-vous responsables ?

— « Nous les provoquons en effet pour la plupart. Les hommes qui ne peuvent résister au désir de connaître l'avenir sont indésirables dans notre monde ; il faut s'en débarrasser pour qu'ils ne contaminent pas les autres.

— A-t-on une idée de ce qu'ils deviennent ?

— Seuls les dieux connaissent le sort de ces malheureux qui refusent de se sentir enchaînés. Car ce ne sont pas seulement des erreurs dans le temps dont ils sont victimes. Sinon, certains de nos explorateurs les auraient rencontrés un jour dans le futur. Il paraît qu'ils dérivent dans l'Innommé.

— Pourrais-tu me rendre le même service ? Je vieillis, et ce n'est pas une solution de faire bégayer les années jusqu'à la fin des siècles. J'aimerais explorer d'autres horizons. Si tu m'accordes ce plaisir, je te léguerai ma fortune. Ah ! la tête de mon père quand il se saura ruiné.

— Mon pauvre ami, il restera dans l'ignorance, puisque tu ne retourneras plus dans le passé. Mais tope-la. À ce prix, j'accepte !

Le Romain s'engagea dans une petite cabine personnelle, fit son testament, le tendit à son complice.

Tout se brouilla, le monde réel disparut, et la machine se rua vers son aventureux destin.

Elle se posa sur la Terre.

Le ciel était d'un vert profond, presque noir, et, bien que le soleil brillât dans le firmament, on pouvait apercevoir les étoiles. Le Romain sortit, les poumons oppressés par l'angoisse. Des portes innombrables s'ouvraient à la base des murs aveugles, d'une hauteur vertigineuse, qui ceinturaient la cour où il venait de débarquer.

Des hommes de petite taille, à la tête hypertrophiée, se précipitèrent vers lui, surgissant d'une trappe. Ils emmenèrent sa cabine temporelle et, sans mot dire, lui présentèrent un livre énorme. Dans ce volume une seule phrase était inscrite, imprimée avec des caractères inconnus et répétée tout au long des pages en des langues différentes.

Il feuilleta ces pages une à une, et, soudain il vit la fameuse phrase transcrite en pur latin.

Homme qui viens du temps ou de l'espace, tu te trouves ici au carrefour des milliers de mondes parallèles et des milliers de temps coexistants de la planète Terre ; si tu es égaré, si tu viens nous visiter, renseigne-toi au bureau : ∞ — > < Ø.

Caïus fit le tour de la cour immense, cherchant au-dessus des portes l'indication qui lui était donnée, et reconnut enfin les signes. Il entra.

Un petit homme chauve aux sourcils proéminents, aux orbites enfoncées, au nez énorme et busqué, aux pommettes hypertrophiées, à la bouche de crapaud l'accueillit d'un air peu aimable, qui contrastait avec son ton amène :

« Salut, étranger, je devine que tu cherches une réponse aux faits alarmants que tu as observés récemment ? Mais auparavant, pour notre connaissance, raconte-nous ton aventure et la raison pour laquelle tu es venu ici. »

Le Romain la lui narra sans négliger le moindre incident.

« Extrêmement intéressant. Je pense que tu viens du trois cent cinquante millième monde à partir de + ∞. C'est un des plus remarquables, le seul cas d'une société qui a refusé d'évoluer. En n'abordant pas son futur, elle s'est résorbée dans le passé. Après la cinquième des expériences par laquelle tu es passé, le temps a fait machine arrière, si j'ose m'exprimer ainsi. Les hommes sont redevenus des singes, les oiseaux des reptiles. Ils ont remonté la filière de l'évolution biologique et sont retournés à l'élément marin dont ils étaient issus. La planète est entrée en fusion et s'est refondue dans le soleil.

« Ont-ils vécu une partie de leur existence à l'envers ?

— Jusque dans ses moindres détails. L'enfant est retourné dans le sein de sa mère, l'incendie qui avait ravagé tel immeuble à telle date s'est reproduit, mais des cendres, tel le phénix, la bâtisse détruite a ressurgi. Je pourrais te citer mille autres exemples mais ton imagination suppléera à mon manque de temps pour te les décrire.

— Mais Jésus-Christ ?

— Des kyrielles de divinités sont apparues dans ton monde, sauf ce dernier, qui n'a pas existé.

— Et le futur d'où tant de merveilleux objets furent ramenés ?

— Vous les avez probablement trouvés dans un univers parallèle. Car songe que si ce futur avait été le vôtre, ces objets auraient fait accomplir à votre époque un bond technologique. Qui aurait à son tour bouleversé l'avenir par les progrès réalisés. Et ainsi de suite. Aucune civilisation ne résiste à telle accélération Je suppose que ce monde ne devait pas s'écarter du vôtre de plus d'un degré ; il faudra que je vérifie

— Ne pourrais-je donc jamais savoir qui était ou qui sera ce Jésus ? »

L'homme pianota sur un appareil attaché sur sa manche où scintillait un minuscule écran

— Cet homme a vécu dans d'autres univers sous d'autres noms, sous d'autres formes. Quelquefois, personne ne s'est pas aperçu de sa naissance. Dans certains cas, on l'a oubliée. Ailleurs, il a connu la richesse et la célébrité. Ceci n'a que l'importance qu'on lui attache, ce n'est qu'une étape de l'histoire ordinaire de l'humanité.

— Mais n'y a-t-il pas moyen de le rencontrer ? J'ai vu ses disciples se faire massacrer par des lions sans protester. Je veux connaître son secret !

— Enfin, si tu y tiens, dirige-toi vers le bureau Ø√±, c'est celui des religions. Ils te transporteront selon ton vœu dans un monde semblable au tien. Leurs voyages organisés sont de tout premier choix, puisqu'ils fournissent l'occasion à leurs clients d'y jouer un rôle de premier plan. Entre Barrabas et Ponce Pilate, tu auras le choix. Mais profite plutôt de la chance que tu as de survivre à l'involution. Un conseil, oublie cette fable primitive et jouis de ton sursis. Cela vaut mieux que de tutoyer le fils d'un dieu dans un péplum de seconde catégorie !

Première publication

"Histoire romaine"
››› Fiction 63, février 1959
Cette nouvelle a été entièrement remaniée et révisée en 1996 et comporte une gravure numérique de l'auteur