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Quarante-Deux

Philippe Curval : chroniques, entretiens et articles

Jusqu'au bout et au-delà avec Pierre Versins

entretien, Yverdon, 1978

Philippe Curval : en quelle année as-tu ouvert cet extraordinaire musée et cette non moins fameuse bibliothèque ?
Pierre Versins : en 1976, mais je considère qu'elle commence seulement à correspondre à ce que je souhaite.
Quels sont tes rapports avec la municipalité ?
Très simples : j'ai fait don à la ville d'Yverdon de la totalité de mes collections, de corps, mais non d'esprit. Ainsi, cet ensemble n'est pas fossile, il est en perpétuelle évolution et augmentation. J'achète de nouvelles œuvres, de nouveaux objets. De plus, le fonds sert à accomplir des multitudes de travaux sur le sujet, de ma part ou de celle de visiteurs. En revanche, nous avons établi une convention : j'accepte de travailler sans être payé autrement que par les ressources propres de la Maison d'Ailleurs, entrées, abonnements à la bibliothèque, qui me servent surtout à accroître les collections. 
Y a-t-il eu de gros travaux ?
Tout don offert à une ville, en Suisse, doit être justifié auprès de la population. C'est d'ailleurs assez amusant ce qui s'est produit pour le fonds de la Maison d'Ailleurs. La municipalité a voulu faire venir des experts pour l'estimer. Je leur ai dit : « Attention, si vous voulez faire une estimation complète, cela vous coûtera dix pour cent du résultat. J'estime qu'il y en a pour près d'un million de francs suisses ; faites d'abord une expertise jusqu'à 200 000 francs. ». Ils ont souri. Quand les experts sont venus, parmi lesquels des libraires qui m'avaient vendu jadis pas mal de choses, ils ont fait un petit tour et, avant d'avoir accompli le quart du chemin, ils ont dit : « D'accord, ça fait déjà 200 000 francs. ». C'est sans doute pourquoi la municipalité d'Yverdon a rénové cette maison qui lui appartient. Aujourd'hui, les frais excèdent les 200 000 francs.
Et comment voient-ils la chose aujourd'hui ?
Le syndic est un amateur de science fiction et d'utopie ; comme il a la majorité au conseil et qu'il a donné un avis favorable, les autres ont suivi. Ce n'est cependant que petit à petit qu'ils ont vu la chose d'un œil favorable. Ce qui les a sans doute le plus convaincus, c'est que, durant la première année, il ne s'écoulait pas de semaine sans que la radio ou la télévision viennent me visiter. Cela n'était jamais arrivé à Yverdon. Maintenant, on parle de la ville jusqu'aux Tuamotu. Ils sont très contents.
Cela te fait-il un effet bizarre d'être dépossédé de ta collection ?
Mais je n'ai jamais été un collectionneur ! C'est pour des raisons très simples que j'ai accumulé ce matériel. Comme j'habitais loin de toute grande bibliothèque, j'ai été amené à acquérir moi-même les éléments dont j'avais besoin. Au début, je n'avais aucune idée de la tâche qu'il y avait à accomplir. Je voulais toucher le bout de la littérature de sf. Je me suis vite aperçu que c'était une entreprise phénoménale, mais je ne me suis pas découragé. J'ai ramassé, ramassé, puis je me suis livré systématiquement à cette occupation. C'était parce que j'étais décentralisé dans les environs de Lausanne que j'ai voulu centraliser l'information.
Avec le recul, as-tu une conception tout à fait différente de la SF ou l'envisages-tu de la même manière qu'au moment où tu as commencé ?
Je n'ai jamais cru que le genre était une chose figée. On m'a fait des reproches à propos d'une définition que j'ai donnée. Je ne me suis jamais assez expliqué à ce sujet. Quand je parle de conjecture romanesque rationnelle à propos de la science fiction, ce n'est pas une définition que je donne ; il s'agit du plus petit commun dénominateur. Pour moi, dans toute œuvre, quelle qu'elle soit, où il y a conjecture rationnelle romanesque, il y a sf. Ce qui peut se réduire à une ligne : dans Mange et tais-toi de San Antonio, Berrurier ouvre un tiroir où il y a un foutoir énorme, il fouille et découvre un timbre représentant le général de Gaulle acclamé par les martiens. Eh bien ! c'est un livre que j'ai ici, à la Maison d'Ailleurs, car ce passage-là tombe évidemment dans le domaine.
Mais tu n'extrapoles pas pour déclarer que Mange et tais-toi est de la SF ?
Pas du tout ! La fameuse phrase de Kornbluth, parlant de ces petits Hitler de la sf qui, à la vue de la moindre satire du seizième siècle, pratiquent l'Anschluß et l'annexent au genre ne s'applique pas à moi. Prenons le texte célèbre d'Antonio de Guevara, traduit en France sous le titre l'Horloge des princes ; dans ce texte, il y a une page d'utopie sur mille, mais celle-ci est célèbre et reproduite partout : c'est le passage où Alexandre le Grand se rend chez les Garamantes et rencontre une utopie dix fois plus dure que celle des 120 journées de Sodome de Sade. Pour moi, l'Horloge des princes n'est pas de la sf ; la page d'utopie, si.
En somme, tu accapares la ligne, la phrase, la page, l'épisode, mais pas l'œuvre.
C'est ainsi que je l'entends. Par exemple, on me reproche de prétendre que l'Épopée de Gilgamesh est de la science fiction ; bien sûr que ce n'en est pas ! Mais il y a là un voyage extraordinaire à travers le tunnel, une utopie et un élément de sf très important, puisqu'il s'agit de l'immortalité ; immortalité parfaitement rationalisée puisqu'elle est conférée par une herbe. Cela ne représente qu'un quarantième du livre, mais on ne peut nier que l'esprit conjectural existait déjà à cette époque et dans cette œuvre. Je cherche à mettre en lumière un état d'esprit.
As-tu retrouvé cet état d'esprit chez des gens auxquels tu n'aurais jamais pensé ?
Claudel, par exemple — je déteste Claudel. Je me suis dit, au moins celui-là n'en a pas fait. Van Herp m'a répondu : « Et la Ville ? ». En fait oui, la Ville, c'est une révolution future ; j'ai été obligé d'en convenir. Je suis plutôt un érudit qu'un chercheur véritable, un exégète ou un synthéticien. Je ne cherche pas à établir une théorie générale de la sf où tout rentrerait dans des cases préparées à l'avance ; j'analyse les œuvres en laissant le soin aux autres d'en tirer des conclusions.
Maintenant que tu as accompli une partie de ton “grand œuvre”, avec l'Encyclopédie, qui parle du domaine français en priorité, comptes-tu t'attaquer au domaine anglo-saxon ?
Là aussi, il s'agit d'une erreur de perspective. J'ai couvert le genre pour tous les pays dans mon Encyclopédie. Par dérision, Jacques Sadoul, en me dédicaçant son Histoire de la Science-Fiction, a écrit : « cette histoire de la SF qui parle de toute la SF ». J'ai été choqué, parce que c'est profondément injuste. Aussi ai-je mis Pascal Ducommun, qui est un véritable petit ordinateur vivant, sur mon livre ; il a compté les signes concernant le domaine anglo-saxon : il y en a 750 000, pour la période qui va de 1911 à 1971, recoupant le livre de Sadoul. Exactement le même nombre que dans son histoire de la sf. C'est naturel, depuis le début, j'effectue une recherche globale. Pourquoi citais-je un ouvrage groenlandais alors que je ne lis pas cette langue ? Parce que je l'ai trouvé par références, en lisant d'autres ouvrages sur la question. Je tiens à démontrer que l'état d'esprit sf se rencontre partout, pas en grande quantité, certes, mais qu'il a toujours accompagné la réflexion humaine. Je ne pense absolument pas, comme certains Américains l'ont dit, que les amateurs de sf représentaient l'humanité future, ou d'autres aberrations de ce genre, mais je prétends que l'amateur de sf est né avec l'homo sapiens. En somme, si j'ai fait ces travaux, c'est parce que je n'ai pas voulu être le seul de mon genre, un phénomène unique apparu brusquement dans la société comme un monolithe dans un film de Kubrick. Quand j'ai entamé ma recherche, d'abord, timidement, j'ai remonté le temps : le dix-neuvième, puis le dix-huitième siècle. Quand j'ai vu que la chaîne était ininterrompue, je suis allé directement aux origines de la littérature et je me suis laissé glisser dans le courant de l'Histoire. Avant Jésus-Christ, j'ai ainsi découvert cinquante textes où il y a conjecture rationnelle romanesque.
En somme, tu t'intéresses plus à ce qui a précédé l'ère industrielle qu'à la SF moderne.
Faux, j'admets tout. Tout ce qui paraît à notre époque et tout ce qui viendra aussi. Je ne peux pas me laisser aller à mes préférences : je fais une œuvre d'historien pour construire une pierre d'angle sur laquelle mes successeurs pourront bâtir. Maintenant si elle est faite, elle n'est pas parfaite. Les gens qui aiment l'Encyclopédie l'ont compris. Ils ont apprécié ma démarche de défricheur. Avant moi, il n'existait rien de véritablement sérieux ou d'approximativement complet.
Ainsi, d'après toi, il reste encore à retoucher, à augmenter ; comptes-tu le faire toi-même, du moins en partie ?
Je m'y suis déjà attelé, avec la version italienne. L'édition que tu connais est parue en 1972, arrêtée artificiellement en 1968. Il y a quelques anticipations dans l'Encyclopédie, des émissions de radio ou de télévision dont je connaissais la programmation à l'avance, mais c'est l'exception. Jean-Pierre Andrevon l'a remarqué ; c'est celui qui a le mieux compris ma tentative dans le milieu sf. L'article qu'il a écrit à son sujet est l'un des plus remarquables qui soit.
Parlons un peu du succès que l'Encyclopédie de l'utopie, des voyages extraordinaires et de la science fiction a reçu.
Cela a été énorme, même gênant : de la pommade, de la pommade ! Les critiques véritables sont venues après ce déferlement. Au début, personne n'a osé s'attaquer à un tel pavé parce qu'il représente une somme de travail fantastique. Quand on me demande combien j'ai mis de temps à le faire, je réponds : « Quatre ans plus toute une vie ». De plus, c'est un livre fascinant à lire et fascinant à voir. Je me suis amusé à le faire car j'ai souvent eu l'impression de faire une pure œuvre de création pour certains passages. Je crois que les gens se sont aussi amusés à le lire. Le premier mois, il s'en est vendu mille. Maintenant le tirage de trois mille cinq cents est à peu près épuisé.
N'as-tu pas eu, pour la première fois, le sentiment qu'un ouvrage réussissait à franchir le mur d'hostilité que la critique traditionnelle place devant la SF ?
Tu as raison. J'attribue cela en grande partie à cause du mot utopie placé dans le titre. Vingt ans auparavant cela n'aurait pas changé grand-chose, mais, aujourd'hui, l'utopie est entrée dans les mœurs : l'université s'y intéresse. Les mots "voyages extraordinaires" aussi ont permis de faire passer celui de "science fiction".
Quel est donc le travail exact auquel tu te livres pour la version italienne ?
Il y a d'abord l'index, qui manque cruellement dans la première édition, et que j'ai fait désormais ; puis les erreurs, de la virgule mal placée à la date inexacte, près de huit cents qui sont corrigées. Par exemple, j'avais utilisé deux sources pour parler de la Nouvelle Atlantide de Bacon ; ainsi, elle était datée tantôt de 26, tantôt de 27, mais maintenant, il n'y a plus d'incertitude. Je sais cependant qu'il est impossible de parvenir à une précision mathématique dans le domaine. Ce n'est pas le but que je me propose. Ce que je veux, c'est augmenter la valeur de l'outil de travail que j'ai créé, c'est placer tous les autres qui sont apparus depuis 68 ou qui ont pris de l'ampleur, comme R.A. Lafferty, Ursula K. Le Guin ou Larry Niven qui n'avaient pas encore écrit assez de choses à l'époque pour être retenus. Mais je n'ai pas toujours été impartial : Serge Nigon, qui n'avait écrit que quatre nouvelles, y a trouvé sa place.
Tu as donc tout de même des critères de choix qui te dirigent. Ainsi, vas-tu parler de tous les fanzines qui existent ?
On m'a fait de gros reproches à ce sujet. Il est impossible d'épuiser le domaine dans un ouvrage tel que le mien. Il y a des milliers de fanzines qui voient le jour dans des lieux improbables. Les premiers, imprimés, que j'ai en ma possession, datent de 1934 !
Tu as néanmoins fait un chapitre à leur sujet.
Oui, grâce à mon système de découpage peu de choses peuvent échapper à mon balayage. Il y a des articles thématiques dans l'Encyclopédie, mais aussi des articles sur les auteurs, sur les pays. J'ai d'ailleurs eu un reproche assez ridicule de Peter Fitting, dans Science fiction studies, affirmant que je citais tous les pays sauf l'Angleterre. Il n'a pas eu la curiosité de chercher à Grande-Bretagne ! Il y a également des articles sur les formes, des articles généraux, plus de quatre textes qui encadrent le sujet : sf et fantastique, sf et merveilleux, sf et prospective, sf et hétéroclites. J'ai travaillé par exclusion plutôt que de donner une définition de la sf.
Et tu n'envisages pas de faire un ouvrage sur ce sujet ?
C'est fait : en 1959, Fayard m'avait commandé un livre sur la sf, une histoire. J'ai commencé par les préliminaires, c'est-à-dire sur la définition du genre. Après quatre cent cinquante pages, je me suis arrêté et j'ai renoncé au livre. L'éditeur ne m'avait accordé que trois cent cinquante pages en tout !
Toi qui as été, en France, le premier auteur de fanzine, comment vois-tu la prolifération actuelle ?
C'est très bien. Au début, j'ai été révulsé, j'ai frémi à l'idée qu'il allait être impossible de tout lire. Puis j'ai pensé que ce n'était pas nécessaire. L'avantage, c'est que les jeunes auteurs peuvent être plus facilement publiés qu'auparavant. Jadis, avec "le Rayon fantastique" et Fiction, c'était la croix et la bannière. Oh ! je ne me plains pas : je n'ai pas eu de difficultés à me faire éditer à l'époque. Tandis que maintenant, tout le monde est publié, ou à peu près, sauf moi.
Tu n'es donc pas contre ce raz-de-marée, pas plus dans l'édition ?
Non, simplement, je constate que l'année dernière il s'est créé quatorze collections spécialisées, ce qui portait la totalité à quarante-trois, plus ou moins vivantes. Il ne reste plus que trois de ces nouvelles créations. Mais je ne suis pas contre ; cela permet de lire des choses précieuses qui ne seraient pas éditées en français dans un marché plus restreint, Olaf Stapledon, par exemple, que "Présence du futur" a sorti de l'anonymat. C'était indispensable.
Et tu crois que cela a contribué à révéler de nouveaux écrivains !
C'est évident. Des phares, même ! Je tiens à dire que Mai 1968 a été un moment très important pour l'évolution de la sf. C'est le mouvement de libération qu'il a entraîné qui a permis à des gens comme Bernard Blanc de s'exprimer aujourd'hui. Pourtant, ce qu'il fait ne me concerne pas : c'est trop mal écrit. Ce n'est pas quand on déclare « Je suis de gauche, demain » qu'on écrit de la science fiction. Ce qui est édité par Rolf Kesselring comme ce que publie Yves Frémion, dans Univers, ne représente qu'une manière d'envisager la sf ; d'où l'impression que tous ces textes sont coulés dans le même moule. Ce sont, en somme, de nouveaux stéréotypes qui s'opposent à l'idée-force de la science fiction, qui est justement d'avoir des idées. Comme le disait Cocteau : « Être contre la mode, c'est une mode. ». Heureusement qu'il y a un grand effort d'écriture chez d'autres, comme Dominique Douay.
Tu attaches une grande importance à l'écriture ?
C'est indéniable ! On me reproche parfois d'avoir donné vingt colonnes dans l'Encyclopédie à Rétif de La Bretonne pour une demi-colonne à A.E. van Vogt. Ce n'est pas pour un motif secret : Van Vogt écrit comme un pied et sa pensée me paraît débile tandis que le premier est un écrivain énorme. Je ne juge pas sur la date à laquelle une œuvre a été écrite mais sur sa qualité. J'affirme maintenant que R.A. Lafferty et Ursula K. Le Guin ont écrit des romans bouleversants, Michael Moorcock et Keith Roberts aussi. En France, sont apparus Douay, déjà cité, Jean-Pierre Hubert et puis Michel Jeury. Je l'estimais déjà sous le nom d'Albert Higon mais sa métamorphose a été extraordinaire, au-delà de ce que j'aurais pu imaginer. Peut-être va-t-il un peu trop loin dans son dernier livre, Soleil chaud, poisson des profondeurs. L'invention verbale excessive finit par nuire à la qualité de l'œuvre.
Et si on revenait à toi, maintenant. Crois-tu que toute ton œuvre va se limiter désormais à des retouches sur l'Encyclopédie ?
Pas du tout, je tiens à le dire. Pour moi, après cette version italienne et le supplément qui paraîtra en français, l'érudition, c'est fini ! D'autres peuvent prendre la relève ; j'ai envie de me remettre à écrire. Actuellement, il y a surtout des marginaux qui viennent me voir, pas encore de personnalité qui veuille se livrer sérieusement au travail de synthèse qu'il faudrait entamer, mais je suis sûr que ça viendra ; il y a plein de jeunes à la hauteur.
Ton dernier ouvrage publié date de quand ?
En 1966, j'avais une nouvelle bloquée à Fiction, "les Derniers robots". Alain Dorémieux me certifie que ce que j'écris devient de plus en plus incompréhensible. Depuis ce jour-là, je n'ai plus rien donné à la revue, alors que j'y collaborais régulièrement pour des critiques. Ce texte était en effet plutôt nouvelle vague. J'ai toujours pensé que j'écrivais pour les générations futures. En 1971, j'ai écrit à Dorémieux : « Maintenant que tu as publié Harlan Ellison, tu publieras ma nouvelle et tu m'enverras une lettre d'excuses. ». Il a publié ma nouvelle et m'a envoyé une lettre d'excuses.
Et après, plus rien ?
Si, un autre texte dont j'ai fait un court roman, les Transhumains. Une histoire qui m'a fasciné : des extraterrestres viennent un jour visiter un père et sa fille dans une maison isolée. Ils leur apparaissent comme des gens du voyage et s'en vont. Par la suite, comme l'affaire s'ébruite, la fille est la proie de toutes les sollicitations et des manœuvres des gouvernements, des églises, des groupes politiques car elle détient la clé des étoiles.
Tu estimes que ta pensée et ton style ont évolué depuis les romans que tu publiais chez Métal.
Il y a des gens qui aiment ça ; moi je préfère ne pas en parler. Tout ce que j'écris actuellement est à l'opposé de ce travail.
Comment donc est la SF de Versins aujourd'hui ? Est-ce une Science-Fiction qui repose sur des hypothèses scientifiques ou est-ce plutôt de la spéculation pure ou de la SF politique ?
Ni l'un ni l'autre. D'abord, je ne me sens pas assez socialement engagé pour faire de la politique fiction ; je me sens plutôt d'inspiration intimiste. Je ne vais pas chercher à faire des choses fracassantes. Ce qui m'intéresse, c'est de décrire la réaction d'un individu ou de plusieurs devant des événements extraordinaires, qui sont néanmoins plausibles scientifiquement ; rien de mystique ou de mystagogue.
Mais, puisque tu te déclares anarchiste, comptes-tu faire des livres de SF où tu proposeras des solutions sociologiques de ce type ?
Je suis en train d'écrire en anglais — ce qui est stupide car je vais être obligé de le traduire — un roman dans lequel j'étudie trois types de société. Le thème est issu d'une nouvelle à paraître dans Alerte 3. Il y a d'abord une société totalement anarchiste. Une deuxième de “Vieux de la vieille” — l'expression est librement traduite d'après Brian W. Aldiss — : il s'agit de gens qui vivent dans une petite cité retranchée ; ce sont des rôdeurs de la plaine qui ne se défendent pas. Ceux-là sont surveillés par une troisième société de type technologique, constituée de mutants doués de pouvoirs parapsychologiques. Je vais faire évoluer les choses de façon à voir, dans le cours du roman, quelle est la société qui se débrouillera le mieux. Ils se mélangent, s'interpénètrent, leurs adeptes luttent plus ou moins contre les autres et leurs réactions sont étudiées sur ordinateur par les technologistes. Ceux-ci, contrairement à ce qu'ils croient, ne dominent pas la situation, car leurs réactions et leurs motivations font partie prenante de l'analyse.
Ainsi, bien que tu t'en défendes, la réflexion politique demeure constante dans ton œuvre. Mais qu'as-tu fait de l'humour très spécial que tu pratiques et que je qualifierais d'humour versinesque ?
Il fait partie intégrante de ce que j'écris ; il est probable que je ne m'en débarrasserai jamais. D'ailleurs, je n'y tiens pas. Mais disons que s'il prenait l'allure d'une énorme farce dans En avant Mars, il deviendra plus subtil, s'insérera en filigrane, comme une sorte de dynamitage secret de l'œuvre ; j'aime bien détruire un chapitre entier d'une seule phrase.
Et ces œuvres, ont-elles la chance de voir le jour prochainement ?
Jusqu'à présent, il semble que tu aies raison en disant que je suis le dernier auteur maudit en France. Elles m'ont été refusées par les directeurs littéraires de collections spécialisées. Aussi suis-je en train d'essayer de les faire publier ailleurs, sous le couvert de la littérature générale.
Tu crois qu'il y a moyen d'infiltrer la littérature générale avec la SF ? Parmi les œuvres de Science-Fiction récentes, en vois-tu qui le pourraient aisément, des romans de fiction spéculative, par exemple ?
Pour moi, ce genre n'est qu'une métamorphose de la contre-utopie dont je parle abondamment dans l'Encyclopédie. Le seul écrivain qui ait produit quelque chose de réellement différent est J.G. Ballard, avec Crash!. Mais je ne crois pas que ce soit de la sf. Le seul élément en sa faveur est cet échangeur monstrueux et normal, mais il est possible qu'il existe réellement, que ce ne soit pas de la fiction ; dans ce cas, nous nous trouvons devant un simple roman psychologique, à la Paul Bourget.
Tu ne crois pas que cet effet de distorsion qui est introduit dans Crash! fasse passer le roman dans une autre dimension ?
Non, Ballard a simplement pris en charge la psychanalyse.
Mais l'introduction de la psychanalyse en tant que facteur d'imprégnation, en tant qu'amplificateur n'en fait-il un roman de SF ?
Au besoin, on pourrait dire que ce roman tend vers l'absurde, mais pas spécifiquement vers la sf. William Burroughs, dans le même ordre d'idée, est à la fois plus accroché à la sf, plus fort. En même temps, il fait éclater les structures. Et puis, Ballard n'est pas un bon écrivain. J'ai été amené à reprendre la traduction de Cauchemar à quatre dimensions. Ce travail a été un véritable pensum : le langage de Ballard est d'une imprécision exemplaire ; il exprime parfois le contraire de ce qu'il veut dire, son vocabulaire est d'une pauvreté phénoménale.
Justement, toi qui as traduit pas mal d'Anglo-Saxons, quels en sont les grands stylistes ?
Ray Bradbury, Theodore Sturgeon, R.A. Lafferty, Ursula K. Le Guin, Norman Spinrad dans ses bons jours, Keith Roberts.
L'écriture, en Science-Fiction, a-t-elle accompli des progrès depuis les années 50 ?
Non, je pense simplement qu'il y a beaucoup d'auteurs qui auraient sans doute écrit de la littérature générale et qui sont passés à la sf. Quant au phénomène de type “workshop”, je n'y crois pas du tout ; apprendre à écrire de la science fiction est une illusion qui n'amène à produire que des stéréotypes. L'esprit science fiction, on l'a à la naissance ; on ne l'acquiert pas.
N'as-tu pas remarqué, en revanche, qu'un grand nombre d'ouvrages paraissant dans des collections de littérature générale se réclament de la SF et n'en sont absolument pas ?
C'est en effet un phénomène nouveau. Depuis toujours des romans de sf sont publiés un peu partout. Dans le temps, on disait : ceci est un conte philosophique, pas de la sf, ne vous y trompez pas ; maintenant, on essaye de faire croire le contraire. Sauf des gens comme Dino Buzzatti ou Mohamed Dib qui s'en sont toujours réclamés. C'est depuis 68 que le terme est accepté par les éditeurs ; naturellement, ils se trompent à coup sûr car ils n'ont pas encore compris ce que c'était. Un peu comme les universitaires du monde entier dont je reçois les lettres. Ils sont déjà passés à un degré supérieur de l'analyse du phénomène, comme s'il y avait déjà eu un travail de synthèse réalisé sur la science fiction. Or, il n'existe pas ; ces gens ont sauté une marche, ils travaillent à côté du sujet par pur manque d'information. Une grande partie de ce que je lis dans Science fiction studies, par exemple, serait parfaite si c'était appliqué à Stendhal ; sur Lafferty, ça ne peut pas fonctionner.
On te sent tout frémissant de l'envie d'écrire. Comment expliques-tu ce long silence consacré à l'Encyclopédie ?
J'ai toujours admiré Pierre Larousse. Quand j'ai vu cet Himalaya que constituait la conjoncture rationnelle romanesque, j'ai eu envie de la conquérir, comme Larousse l'a fait pour le vocabulaire. J'étais un pionnier absolu puisqu'il n'y avait rien sur le sujet. En fait, je considère cette Encyclopédie comme une œuvre littéraire. Certains ont dit que c'était le roman de ma vie. C'est une partie du roman de ma vie ; maintenant, je commence un autre chapitre.

Philippe Curval & Pierre Versins, Futurs, [1re série], nº 2, juillet-août 1978